Il aima la paix, la chercha et la fit établir. Par toute la Normandie il fit crier et publier qu'il n'y ait homme si hardi qui osât en attaquer un autre, brûler maison ou ville, ni voler, ni piller, ni blesser un homme, ni tuer, ni assassiner, ni battre, ni frapper quelqu'un debout ni par terre, trahir un autre homme par embûche ou guet-apens; ni qu'on ose voler, ni être complice d'un voleur. Car le complice doit être puni avec le voleur; le supplice de l'un, l'autre le doit partager. Celui qui fera félonie, s'il le peut prendre, il n'y aura gentilhomme qui tienne, il le fera honnir et expier son crime par le feu ou la potence. Rollon fut grand justicier, il fit parler beaucoup de lui. Il faisait rompre larrons et voleurs, crever les yeux, brûler ou couper les pieds et les poings; selon le crime il faisait punir chacun. Il fit crier dans les bourgs, dans les villes et dans les marchés, que tout homme qui a charrue et veut cultiver la terre ait la sécurité et la paix pour labourer; il n'aura pas besoin d'ôter le fer de sa charrue ni de le cacher sous le sillon, ni de l'emporter chez lui, par crainte de larron, ni par crainte d'être volé; il n'aura besoin d'enlever ni son soc, ni son coutre, ni ses harnois, car il n'y aura personne qui les ose toucher. Et si on les lui a volés et qu'il ne les puisse retrouver, le duc, de ses deniers, lui en fera donner le prix, et le paysan pourra bien racheter soc et coutre.

A Longueville il y avait un paysan qui avait six beaux bœufs en avant de sa charrue. Femme avait épousé; ne sais s'il avait un enfant. Mais la femme avait les mains crochues[ [53]; elle eût pris un chaperon rabattu, si on ne l'eût bien gardé; si bien alla ce métier, qu'elle faisait follement, que la fin en fut mauvaise, et voici ce qui arriva. Un jour, comme d'habitude, le paysan laboura, et à l'heure de dîner à la maison rentra; à la charrue il laissa harnois, soc et couteau. Ne veut rien emporter, se fiant en la paix et à ce que le duc, s'il les perd, les rendra. La femme au paysan, pendant qu'il mangeait, vint à la charrue, prit les fers et les cacha. Quand celui-ci revint au champ et les fers ne trouva, de tous côtés il les chercha. Il fit venir sa femme, et la pressa vivement, si elle n'a pas les fers, de dire qui les a. La femme était avide, elle cacha et nia. Le paysan vint à Rouen, et réclama ses fers; Rollon en eut pitié, et lui donna cinq sols. Celui-ci revint à la maison apportant ses deniers. Bénie soit, dit la femme, la main qui nous a fait gagner cela; vous avez vos cinq sols, et voyez vos fers là. Elle se baissa vers lui et les lui montra sous le banc. Folle fut qui vola, et folle qui cacha. C'est la vérité, et Dieu le dit, et la chose est prouvée: «N'est chose si cachée qui ne soit révélée, ni action si secrète qui ne soit découverte.» Chaque bonne action doit être récompensée, et toute félonie doit être punie. Tant furent les fers cherchés et tant demandés, tant furent tourmentés les hommes de la contrée, et par l'épreuve du feu et par l'épreuve de l'eau, que l'on connut la vérité. Ne peut la félonie être longtemps cachée. La paysanne fut prise et au duc Rollon menée. Elle avoua tout, et fut convaincue. Il fit prendre et amener devant lui le paysan. Quand il fut devant lui: «Sais-tu, dit-il, dis-moi, si ta femme ne vola rien depuis qu'elle est avec toi, et si elle est coutumière d'être de mauvaise foi?—Oui, sire, dit-il, je ne dois pas mentir.—Par ma foi, dit Rollon, je te crois bien; par ta bouche même tu as prononcé ta sentence; avec elle tu seras pendu; assez tu as dit pourquoi; toi-même, as fait ton jugement; égale loi, égale peine, égal mal vous attend.» Egal jugement ont le voleur et le complice. La femme fut pendue et son mari pareillement.

Par cet acte et par d'autres Rollon fut craint fortement. A honneur et à joie il vécut bien longuement. Il n'eut pas d'enfant de Gisèle, qu'il épousa premièrement; la dame mourut sans enfants. Alors Rollon épousa Pope[ [54], qu'il garda longtemps. Longue-Épée, son fils, était de belle jeunesse; il était d'une belle venue et de bon jugement; il pouvait porter des armes et ne doutait de rien. Rollon le fit son héritier, par le conseil des siens. Bérenger et Alain, de qui dépend la Bretagne, et les riches Normands, il manda secrètement; à chacun il donna tant et promit tant d'avantages, qu'ils devinrent sans difficulté les hommes[ [55] de son fils; chacun fit à Guillaume hommage et serment. Depuis que le duc Guillaume a recueilli le duché, et depuis qu'il a eu les hommages des barons que j'ai dit, Rollon gouverna encore cinq ans et maintint la paix. Les hommes de son duché qui l'avaient servi, il les amena et les convertit au service de Dieu. Ainsi vint à sa fin, comme tout homme qui vieillit de labeur et de peines qui l'ont affaibli. Mais jamais sa mémoire ni son jugement ne lui firent défaut. A Rouen il tomba malade, et à Rouen il mourut. En bon chrétien il sortit de ce monde, bien confessé et ayant avoué ses péchés. Dans l'église Notre-Dame[ [56], du côté du midi, les clercs et les laïques ont enseveli son corps; le tombeau y est et l'épitaphe aussi qui raconte ses faits et comment il vécut.

Robert Wace, le roman de Rou (Rollon), et des ducs de Normandie. (Vers 1869 à 2061.) Trad. par L. Dussieux.

Robert Wace naquit dans l'île de Jersey au commencement du douzième siècle et mourut en Angleterre vers 1184. Il termina, en 1160, son Roman de Rou, pour la composition duquel il suivit les chroniques de Dudon de Saint-Quentin et de Guillaume de Jumiéges pour les temps anciens. Le roman s'arrête en 1106. Ce poëme compte 16,547 vers. C'est le monument le plus curieux qui nous reste de la langue et de l'histoire des Normands sous la domination de leurs ducs. On en doit une bonne édition à M. Fr. Pluquet, 2 vol. in-8o, Rouen, 1827.

ÉLECTION DE HUGUES CAPET. 987.

Sur ces entrefaites, Charles, qui était frère de Lothaire et oncle paternel de Louis, alla à Reims trouver le métropolitain, et lui parla ainsi de ses droits au trône: «Tout le monde sait, vénérable père, que, par droit héréditaire, je dois succéder à mon frère et à mon neveu. Car bien que j'aie été écarté du trône par mon frère, cependant la nature ne m'a refusé rien de ce qui constitue l'homme; je suis né avec tous les membres sans lesquels on ne saurait être promu à une dignité quelconque. Il ne me manque rien de ce qu'on a coutume d'exiger avant tout de ceux qui doivent régner, la naissance et le courage qui fait oser. Pourquoi donc, puisque mon frère n'est plus, puisque mon neveu est mort et qu'ils n'ont laissé aucune descendance, pourquoi suis-je repoussé du territoire que tout le monde sait avoir été possédé par mes ancêtres? Mon frère et moi avons survécu à notre père; mon frère posséda tout le royaume et ne me laissa rien. Sujet de mon frère, je n'ai point combattu avec moins de fidélité que les autres; je n'ai rien eu, je puis le dire, de plus cher que son salut. Maintenant, repoussé et malheureux, à qui puis-je mieux m'adresser qu'à vous, lorsque tous les appuis de ma race sont éteints? A qui aurai-je recours, privé d'une protection honorable, si ce n'est à vous? Par qui, sinon par vous, serai-je réintégré dans les honneurs paternels? Plaise au ciel que les choses se passent d'une manière convenable pour moi et pour ma fortune! Repoussé, que pourrais-je être autre chose qu'un spectacle pour ceux qui me verraient? Laissez-vous toucher par un sentiment d'humanité, soyez compatissant pour un homme éprouvé par tant de revers.»

Lorsque Charles eut terminé ses plaintes, le métropolitain, ferme dans sa résolution, lui répondit ce peu de mots: «Tu t'es toujours associé à des parjures, à des sacriléges, à des méchants de toute espèce, et maintenant encore tu ne veux pas t'en séparer; comment peux-tu, avec de tels hommes et par de tels hommes, chercher à arriver au souverain pouvoir?» Et comme Charles répondait qu'il ne fallait pas abandonner ses amis, mais plutôt en acquérir d'autres, l'évêque se dit en lui-même: «Maintenant qu'il ne possède aucune dignité, il s'est lié avec des méchants dont il ne veut en aucune façon abandonner la société; quel malheur ce serait pour les bons s'il était élu au trône!» Enfin, il répondit à Charles qu'il ne ferait rien sans le consentement des princes, et il le quitta.