Charles perdant l'espoir de régner, s'en retourna en Belgique, en proie au découragement. Au temps fixé, les grands de la Gaule, qui s'étaient liés par serment, se réunirent à Senlis. Lorsqu'ils se furent formés en assemblée, l'archevêque, de l'assentiment du duc, leur parla ainsi: «Louis, de divine mémoire, ayant été enlevé au monde sans laisser d'enfants, il a fallu s'occuper sérieusement de chercher qui pourrait le remplacer sur le trône, pour que la chose publique ne restât pas en péril, abandonnée et sans chef. Voilà pourquoi dernièrement nous avons cru utile de différer cette affaire, afin que chacun de vous pût venir ici soumettre à l'assemblée l'avis que Dieu lui aurait inspiré, et que de tous ces sentiments divers on pût induire quelle est la volonté générale. Nous voici réunis; sachons éviter par notre prudence, par notre bonne foi, que la haine n'étouffe la raison, que l'affection n'altère la vérité. Nous n'ignorons pas que Charles a ses partisans, lesquels soutiennent qu'il doit arriver au trône que lui transmettent ses parents. Mais si l'on examine cette question, le trône ne s'acquiert point par droit héréditaire, et l'on ne doit mettre à la tête du royaume que celui qui se distingue non-seulement par la noblesse corporelle, mais encore par les qualités de l'esprit, celui que l'honneur recommande, qu'appuie la magnanimité. Nous lisons dans les annales, qu'à des empereurs de race illustre que leur lâcheté précipita du pouvoir, il en succéda d'autres tantôt semblables, tantôt différents; mais quelle dignité pouvons-nous conférer à Charles, que ne guide point l'honneur, que l'engourdissement énerve, enfin qui a perdu la tête au point de servir un roi étranger, et de se mésallier à une femme prise dans l'ordre des vassaux? Comment le puissant duc souffrirait-il qu'une femme sortie d'une famille de ses vassaux devînt reine et dominât sur lui? Comment marcherait-il après celle dont les pères et même les supérieurs baissent le genou devant lui et posent les mains sous ses pieds? Examinez soigneusement la chose et considérez que Charles a été rejeté plus par sa faute que par celle des autres. Décidez-vous plutôt pour le bonheur que pour le malheur de la république. Si vous voulez son malheur, créez Charles souverain; si vous tenez à sa prospérité, couronnez Hugues, l'illustre duc. Que l'attachement pour Charles ne séduise personne; que la haine pour le duc ne détourne personne de l'utilité commune; car si vous avez des blâmes pour le bon, comment louerez-vous le méchant? Si vous louez le méchant, comment mépriserez-vous le bon? Eh! quels sont ceux que menace la Divinité elle-même, par ces paroles: Malheur à vous qui dites que le mal est bien; qui donnez aux ténèbres le nom de lumière et à la lumière le nom de ténèbres.—Donnez-vous donc pour chef le duc, recommandable par ses actions, par sa noblesse et par ses troupes, le duc en qui vous trouverez un défenseur non-seulement de la chose publique, mais de vos intérêts privés. Grâce à sa bienveillance, vous aurez en lui un père. Qui en effet a mis en lui son recours et n'y a point trouvé protection? Qui, enlevé aux soins des siens, ne leur a pas été rendu par lui?»

Cette opinion proclamée et accueillie, le duc fut, d'un consentement unanime, porté au trône, couronné à Noyon le 1er juin par le métropolitain et les autres évêques, et reconnu pour roi par les Gaulois, les Bretons, les Normands, les Aquitains, les Goths, les Espagnols et les Gascons. Entouré des grands du royaume, il fit des décrets et porta des lois selon la coutume royale, réglant avec succès et disposant toutes choses. Pour mériter tant de bonheur, et excité par tant d'événements prospères, il se livra à une grande piété. Voulant laisser avec certitude après sa mort un héritier au trône, il voulut se concerter avec les princes, et lorsqu'il eut tenu conseil avec eux, il envoya d'abord des députés au métropolitain de Reims, alors à Orléans, et lui-même alla le trouver ensuite pour faire associer au trône son fils Robert. L'archevêque lui ayant dit qu'on ne pouvait régulièrement créer deux rois dans la même année, il montra aussitôt une lettre envoyée par Borel, duc de l'Espagne citérieure, prouvant que ce duc demandait du secours contre les Barbares. Il assurait que déjà une partie de l'Espagne était ravagée par l'ennemi, et que si dans l'espace de dix mois elle ne recevait des troupes de la Gaule, elle passerait tout entière sous la domination des Barbares. Il demandait donc qu'on créât un second roi, afin que si l'un des deux périssait en combattant, l'armée pût toujours compter sur un chef. Il disait encore que si le roi était tué et le pays ravagé, la division pourrait se mettre parmi les grands, les méchants opprimer les bons, et par suite la nation entière tomber en captivité.

Richer, Histoire, liv. 4. (Trad. de M. Guadet, dans la collection des documents publiés par la Société de l'histoire de France.)

Richer, moine de Reims, écrivit son histoire de 995 à 998; elle comprend la période de temps qui s'écoule de 888 à 998. Richer avait étudié aux écoles de Reims, les plus importantes de la France à cette époque; il y fit de fortes études et devint un homme très-savant. Son histoire est un des ouvrages les plus remarquables parmi ceux de nos anciens annalistes. Le manuscrit autographe de Richer a été découvert en 1833, dans la bibliothèque de Bamberg, par M. Pertz, qui en a donné une très-bonne édition. M. Guadet l'a reproduite dans l'édition qu'il a publiée pour le compte de la Société de l'histoire de France; mais il y a ajouté une excellente traduction et de très-précieuses notes et dissertations.

ARRESTATION DE CHARLES DE LORRAINE PAR ADALBÉRON.
991.

Lorsque Adalbéron connut parfaitement les habitudes de Charles et des siens, et qu'il fut sûr de n'être soupçonné de personne, il machina diverses ruses, et pour rentrer en possession de la ville et pour livrer au roi Charles captif. Il avait souvent des entretiens avec celui-ci, l'assurant toujours plus de son dévouement; il offrit même de se lier par un serment formel, s'il le fallait. Il employa tant d'astuce et d'adresse qu'il jeta un voile épais sur sa dissimulation, au point qu'une nuit, dans un souper où il se montrait très-gai, Charles, qui tenait une coupe d'or où il avait fait tremper dans du vin, du pain coupé en morceaux, la lui présenta après y avoir bien réfléchi, et lui dit: «Puisque, d'après les décrets des pères, vous avez sanctifié aujourd'hui des rameaux verts; puisque vous avez consacré le peuple par vos saintes bénédictions; que vous nous avez offert à nous-mêmes l'eucharistie; comme le jour de la passion de Notre-Seigneur et sauveur Jésus-Christ approche, je vous offre, méprisant les propos de ceux qui nient qu'on doive se fier à vous, ce vase convenable à votre dignité, avec le vin et le pain en morceaux. Buvez ce qu'il contient, en signe de fidélité à ma personne; mais s'il n'est pas dans vos résolutions de garder votre foi, abstenez-vous, de crainte de rappeler l'horrible personnage du traître Judas.» Adalbéron répondit: «Je recevrai la coupe, et je boirai volontiers ce qu'elle contient!» Charles poursuivit aussitôt, en disant: «Vous devez ajouter: «et je garderai fidélité.» Il but et ajouta: «Et je garderai fidélité; qu'autrement je périsse avec Judas!» Il proféra encore devant les convives plusieurs autres imprécations semblables. La nuit approchait qui devait voir les larmes et la trahison. On se disposa à aller prendre du repos et à dormir pendant la matinée. Adalbéron, qui nourrissait son projet, enleva du chevet de Charles et d'Arnoul, pendant qu'ils dormaient, leurs épées et leurs armes, et les cacha dans des lieux secrets; puis, appelant l'huissier, qui ignorait son stratagème, il lui ordonna de courir vite chercher quelqu'un des siens, promettant de garder la porte pendant ce temps. Lorsque l'huissier fut sorti, Adalbéron se plaça lui-même sur le milieu de la porte, tenant son épée sous son vêtement. Bientôt, aidé des siens, complices de son crime, il fit entrer tout son monde. Charles et Arnoul reposaient alourdis par le sommeil du matin. Lorsqu'en se réveillant ils aperçurent leurs ennemis réunis en troupe autour d'eux, ils sautent du lit et cherchent à se saisir de leurs armes, qu'ils ne trouvent pas. Ils se demandent ce que signifie cet événement matinal. Mais Adalbéron leur dit: «Vous m'avez récemment enlevé cette place, et m'avez forcé de m'en exiler; maintenant, nous vous chassons à votre tour, mais d'une autre manière, car je suis resté mon maître, mais vous, vous passerez au pouvoir d'autrui.» Charles répondit: «O évêque, je me demande avec étonnement si tu te souviens du souper d'hier! Est-ce que le respect de la divinité ne t'arrêtera pas? N'est-ce donc rien que la force du serment? n'est-ce rien que l'imprécation du souper d'hier?» Et disant cela, il se précipite sur l'évêque: mais les soldats armés enchaînent sa furie, le poussent sur son lit et l'y retiennent; ils s'emparent aussi d'Arnoul, et confinent les deux prisonniers dans la même tour, qu'ils ferment avec des clous, des serrures et des barres de bois, et où ils placent des gardes. Les cris des femmes et des enfants, les gémissements des serviteurs, frappent le ciel, épouvantent et réveillent les citoyens dans toute la ville. Tous les partisans de Charles se hâtent de s'enfuir, ce qu'à peine même ils peuvent exécuter; car tout au plus étaient-ils sortis, lorsque Adalbéron ordonna de s'assurer à l'instant de toute la ville, afin de saisir tous ceux qu'il regardait comme opposés à son parti. On les chercha, mais on ne put les trouver. Il fut fait une exception en faveur d'un fils de Charles, âgé de deux ans, de même nom que son père, lequel fut excepté de la captivité. Adalbéron envoya promptement des députés au roi, alors à Senlis, pour lui mander que la ville naguère perdue était reconquise, que Charles était pris avec sa femme et ses enfants, ainsi qu'Arnoul, qui s'était trouvé parmi les ennemis; il l'engage à venir à l'instant avec tous ceux qu'il pourra réunir; qu'il ne mette aucun retard à rassembler son armée; qu'il envoie des députés à tous ceux de ses voisins auxquels il a confiance, afin qu'ils viennent au plus tôt; qu'il se hâte d'arriver même avec peu de monde.

Richer, Histoire, liv. 4. (Traduction de M. Guadet.)

RÉVOLTE DES PAYSANS DE NORMANDIE.
997.

Le duc Richard II, dit le Bon, n'avait encore guère régné, quand dans le pays s'éleva une guerre qui dut faire grand mal à la terre. Les paysans et les vilains, ceux des bocages et ceux des champs, poussés par je ne sais quelle mauvaise idée, par vingt, par trente et par cent, tinrent plusieurs conciliabules. Ils ont pourparlé en secret et plusieurs l'ont juré entre eux que jamais par leur volonté ils n'auront seigneur ou avoué. Les seigneurs ne leur font que du mal, ils ne peuvent avoir avec eux raison, ni profit de leurs labeurs; chaque jour est jour de grandes douleurs, de peine et de fatigue; l'an dernier était mauvais, et pire encore est cette année. Tous les jours leurs bêtes sont prises pour les aides et les corvées; il y a tant de plaintes contre eux et de procès, et impôts nouveaux et anciens, qu'ils ne peuvent avoir la paix pendant une heure; tous les jours ils sont cités en justice; il y a tant de prévôts[ [57] et de bedeaux[ [58], et tant de baillis vieux et nouveaux, qu'ils ne peuvent avoir la paix une heure; on les impose plus qu'ils n'en peuvent; ils ne peuvent se défendre en justice; chacun veut avoir cependant son salaire. De force on prend leurs bêtes, ils ne peuvent ni se tenir ni se défendre, ils ne peuvent s'en garantir; il leur faut déguerpir de leurs terres. Ils ne peuvent avoir nulle garantie contre les seigneurs et leurs sergents[ [59]; ils ne respectent aucune convention; et souvent encore on les appelle fils de chienne. Pourquoi nous laissons-nous faire du mal? Mettons-nous à l'abri de leur méchanceté; nous sommes hommes comme ils sont; tels membres avons comme ils ont; et nous avons le corps aussi grand, et nous pouvons souffrir autant; il ne nous faut que du cœur seulement. Allions-nous par serment, et défendons nos biens et nos personnes, et tous ensemble tenons-nous bien; et s'ils nous veulent guerroyer, nous avons bien contre un chevalier trente ou quarante paysans, dispos et bons au combat. Ils seraient bien faibles, si à vingt ou trente garçons de belle jeunesse, ils ne pouvaient se défendre contre un en l'attaquant tous ensemble, avec massues et grands pieux, et flèches et gourdins, et arcs, et haches et hallebardes; et avec des pierres, celui qui n'aura pas d'armes. Avec le grand nombre que nous avons, contre les chevaliers nous nous défendrons. Alors nous pourrons aller aux bois, couper des arbres et prendre à notre choix; prendre dans les viviers le poisson, et dans les forêts la venaison. En tout nous ferons nos volontés, dans les bois, sur l'eau et dans les prés. Par ces dires et par ces paroles, et par autres encore plus folles, ils ont tous approuvé ce projet, et ils se sont tous juré que tous ensemble se soutiendront et ensemble se défendront. Ils ont élu, je ne sais qui ni quand, des plus habiles et des mieux parlants, qui partout le pays iront et les serments recevront. Ne peut être longtemps cachée parole à tant de gens portée, soit par homme, ou par sergent, soit par femme ou par enfant, soit par ivresse, ou par colère; assez tôt le duc Richard ouït dire que les vilains faisaient commune, et voulaient détruire les justices[ [60], à lui et aux autres seigneurs qui ont vilains et vavasseurs. Auprès de Raoul, son oncle[ [61], il envoya, et cette affaire lui raconta. Le comte d'Évreux était très-vaillant, et savait beaucoup de choses. Sire, dit-il, soyez en paix, laissez-moi les paysans, et n'en remuez jamais les pieds; mais envoyez-moi vos troupes, envoyez-moi vos chevaliers. Et Richard lui dit: «Volontiers.» Donc il envoya en plusieurs lieux ses espions et ses courriers. Raoul alla si bien épiant, et par espions s'enquérant, qu'il atteignit et surprit les vilains qui tenaient leurs parlements et prenaient les serments[ [62]. Raoul fut fort en colère; il ne veut pas les mettre en jugement; il les rendit tous tristes et dolents. A plusieurs il fit arracher les dents; les autres il les fit empaler, arracher les yeux, les poings couper, à tous il fit brûler les jarrets; il lui importe peu qu'ils s'en plaignent. Il en fit brûler d'autres tout vifs, et d'autres furent arrosés de plomb fondu; il les traita tous ainsi. Ils étaient hideux à regarder. Depuis ils ne furent vus dans aucun lieu qu'ils ne fussent bien connus. La commune en demeura là; depuis les vilains ne firent rien de semblable; ils se séparèrent tous de ceux qui l'avaient organisée, par la peur de leurs amis qu'ils virent défaits et maltraités. Et les plus riches d'entre eux le payèrent, et par leur bourse s'acquittèrent. On ne laissa rien à prendre de tout ce qu'on put les rançonner. Et les seigneurs leur firent autant de procès qu'ils purent.

Robert Wace, le Roman de Rou. (Traduit par L. Dussieux.)