II. Harold va en Normandie.

Quand son père fut mort, il voulut passer en Normandie pour délivrer les otages[ [66], dont il avait très-grand pitié. Il prit congé du roi Édouard, et le roi Édouard le détourna bien et lui défendit et le conjura de ne pas aller en Normandie et de ne pas parler au duc Guillaume, parce qu'il pourrait être facilement pris au piége, car Guillaume était très-rusé. S'il voulait avoir ses otages, qu'il y envoyât d'autres messagers. J'ai trouvé cela écrit; mais un autre livre me dit que le Roi lui ordonna d'aller auprès du duc Guillaume, son cousin, pour lui assurer qu'il aura le royaume d'Angleterre après sa mort.

Je ne sais pas cette circonstance; mais nous trouvons l'une et l'autre écrite. Quelque besogne qu'il cherchât, quelque chose qu'il voulût faire, Harold se mit en chemin, quoi qu'il pût lui en arriver après. Aventure qui doit être, on ne peut empêcher qu'elle ne soit; et chose qui doit advenir ne peut manquer, quoi qu'on fasse. Harold fit préparer deux nefs, et à Bodeham[ [67] entra en mer. Je ne saurais vous dire qui se trompa, ou qui gouvernait sur la mer, ou si le vent tourna trop, mais je sais bien qu'il alla mal; jusqu'en Ponthieu il lui fallut cingler; il ne put retourner en arrière et il ne put pas se cacher là. Un pêcheur du pays qui avait été en Angleterre, et avait souvent vu Harold, l'a épié et reconnu au visage et à la parole. Au comte de Ponthieu Guy il alla dire en particulier qu'il le fera beaucoup gagner s'il le veut accompagner; qu'il lui donne vingt livres seulement, il lui en fera gagner cent; car tel prisonnier il lui livrera qui lui donnera pour rançon cent livres ou plus. Le comte l'a assuré qu'il fera à sa volonté; et celui qui a désiré le gain lui montre Harold. Ils le mènent à Abbeville. Harold, par un affidé manda au duc de Normandie comment il est arrivé en Ponthieu, lui qui venait d'Angleterre vers lui, mais qui n'a pu venir droit au port. Il devait venir auprès de lui en ambassade, mais il ne prit pas le bon chemin. Le comte de Ponthieu l'avait pris et sans raison l'a mis en prison; il le priait de le délivrer, s'il le pouvait, et lui promettait de faire tout ce qu'il voudrait. Guy garda Harold avec grand soin; à Beaurain[ [68] il l'envoya pour l'éloigner du duc Guillaume.

Le duc pensa que s'il le tenait, il en ferait bien son affaire. Il promit et offrit tant au comte, il le menaça tant et tant le flatta, que Guy rendit Harold au duc et que le duc se saisit de Harold. Et le duc lui a fait avoir le long de la rivière d'Eaulne un beau manoir. Guillaume tint Harold plusieurs jours, comme il devait, à grand honneur, à maint beau tournois il le fit aller très-noblement; chevaux et armes lui donna, et en Bretagne le mena quand il dut combattre les Bretons. Pendant ce temps le duc lui a parlé si bien, que Harold lui a promis de lui livrer l'Angleterre quand le roi Édouard mourra; et, s'il veut, il prendra pour femme Adèle, une fille qu'il a, et il s'y engagera par serment si le duc le demande. Guillaume y consentit. Pour recevoir ce serment Guillaume fit assembler un parlement. A Bayeux, on a coutume de dire qu'il fit assembler un grand conseil; il fit demander toutes les reliques et les réunit en un endroit; il en remplit toute une cuve, puis d'un drap de soie les fit couvrir afin que Harold ne le sût et ne les vît pas; on ne les lui montra pas et on ne lui en parla pas. Dessus, on mit un reliquaire, le meilleur qu'il put choisir et le plus précieux qu'il put trouver; je l'ai entendu nommer œil de bœuf[ [69]. Quand Harold tendit la main dessus, la main trembla, la chair frémit, puis il jura et promit, comme un homme qui affirme, qu'il prendra Adèle, la fille du duc, et qu'il cédera l'Angleterre au duc. En cela il fera tout son pouvoir, selon sa force et son savoir, après la mort d'Édouard, s'il vit encore. Que vraiment Dieu lui aide, et les reliques qui sont là! Plusieurs disent: que Dieu lui octroie d'accomplir son serment! Quand Harold eut baisé le reliquaire, et qu'il se fut levé sur ses pieds, vers la cuve le duc le mène, et le fait rester le long de la cuve; on ôte le drap qui avait tout caché, et il montre à Harold sur quels corps saints il a juré. Harold s'épouvanta beaucoup des reliques qu'il lui montra.

Quand Harold eut préparé son voyage, il prit congé du duc Guillaume; et Guillaume l'a invité et prié de tenir sa parole. Puis au départ il l'a baisé au nom de la foi et de l'amitié qui les unit. Harold repassa la mer facilement, et vint sans encombre en Angleterre.

III. Mort d'Édouard; il choisit Harold pour successeur.

Le jour vint qui ne peut manquer où chacun doit finir par mourir; le roi Édouard mourut. Il eût été bien aise que Guillaume eût son royaume; mais Guillaume est trop loin et tarde trop à venir, et Édouard ne peut reculer son trépas. Édouard était malade du mal dont il devait mourir; il était près de mourir et déjà bien affaibli. Harold assembla ses parents, manda amis et autres gens, dans la chambre du roi entra et avec lui mena ceux qui lui convinrent. Un Anglais parla d'abord, comme Harold le lui avait commandé: «Sire, dit-il, nous avons grand deuil[ [70] de ce que nous allons vous perdre; de cela nous sommes effrayés, nous craignons fort d'en devenir fous. Nous ne pouvons prolonger votre vie ni échanger votre mort contre une autre, chacun doit mourir pour soi, un homme ne peut mourir pour un autre. Nous ne pouvons vous sauver de la mort; vous ne pouvez échapper à la mort; à la poussière doit la poussière revenir. Il ne nous reste après vous nul héritier de vous qui nous soutienne. Vieil homme êtes-vous déjà;..... vous avez vécu une pose[ [71], et vous n'avez pas eu d'enfant, fils ou fille, ni autre héritier qui puisse vous remplacer, qui nous garde et nous maintienne, et devienne roi par descendance. Partout le pays les Anglais pleurent et crient que si vous leur faites défaut, ils sont perdus; ils croient ne plus avoir jamais la paix et je crois qu'ils disent vrai; car certes sans roi nous n'aurons la paix, et nous n'aurons de roi que par vous. Donnez votre royaume de votre vivant à tel qui assurera la paix après vous. Que Dieu ne permette, et qu'il ne lui plaise jamais, que nous ayons un roi qui ne nous maintienne pas en paix. Un royaume est mauvais et vaut peu dès que justice et paix y manquent... Ceux-ci[ [72] sont les meilleurs de votre royaume, tous les meilleurs de vos amis; tous vous sont venus prier, et vous devez bien leur accorder leur demande. Nous vous voyons partir sitôt avec peine, sauf que vous allez posséder Dieu. Ici tous viennent aujourd'hui vous demander que Harold soit roi de ce pays. Nous ne savons mieux vous conseiller et vous ne pouvez mieux faire.» Dès qu'il eut nommé Harold, par la chambre les Anglais crient qu'il a bien parlé et bien dit, et que le roi le devait croire. «Sire, disent-ils, si tu ne le fais, plus de notre vie n'aurons la paix.» Alors le roi s'est assis sur son lit et a tourné vers les Anglais son visage: «Seigneurs, dit-il, vous savez bien que j'ai donné mon royaume après ma mort au duc de Normandie; et ce que je lui ai donné, l'ont aucuns de vous juré. Donc, dit Harold qui était debout, quoique vous ayez fait, sire, octroyez-moi que je sois roi et que votre terre soit mienne. Harold, dit le roi, tu l'auras, mais je sais bien que tu mourras; si j'ai jamais bien connu le duc et les barons qui sont avec lui et le grand nombre de guerriers qu'il peut lever, rien, fors Dieu, ne t'en pourra garder. Harold dit que, quoi qu'en dise le roi, il en fait son affaire et qu'il ne craint ni Normand ni autre.» Alors se tourna le Roi et dit (je ne sais s'il le fit de bon cœur): «Maintenant fassent les Anglais duc ou roi Harold ou un autre, je l'octroie.»

Robert Wace, Roman de Rou. (Traduit par L. Dussieux.)