IV. Expédition de Guillaume en Angleterre.

Tout à coup on apprit d'une manière certaine la nouvelle que l'Angleterre venait de perdre son roi Édouard et que Harold avait pris sa couronne. Avant que le peuple ait rien décidé par l'élection, et le jour même où l'on ensevelissait le roi, pendant que tout le peuple était plongé dans la douleur, ce cruel Anglais, ce traître s'empara du trône aux applaudissements de quelques amis, et Stigand[ [73], privé du saint ministère par les anathèmes du pape, lui donna un sacre illusoire. Guillaume tint conseil avec les siens et résolut de venger son injure par les armes; malgré l'avis de plusieurs qui lui objectaient que l'entreprise était trop difficile et au-dessus des forces de la Normandie, il voulut reprendre de force l'héritage dont on le dépouillait.

Il serait trop long de dire de quelle manière on s'y prit pour construire et armer les vaisseaux, pour les fournir de vivres et de tout ce qui est nécessaire à la guerre, et quel zèle les Normands déployèrent en faisant ces préparatifs. Guillaume apporta aussi tous ses soins à assurer le gouvernement et la sécurité de la Normandie pendant son absence. Un grand nombre de chevaliers étrangers vinrent grossir son armée, attirés par la réputation de générosité du duc et par la justice de sa cause. Il avait défendu le pillage et il nourrit à ses frais 50,000 soldats et chevaliers pendant un mois qu'il fut retenu par les vents à l'embouchure de la Dive; il satisfit à toutes les dépenses de son armée, mais il ne permit pas de prendre la plus petite chose. Les troupeaux des paysans continuèrent à paître dans les champs avec autant de sûreté que si ces champs eussent été sacrés; les blés attendaient la faucille du moissonneur, respectés par l'orgueilleux dédain du chevalier et par les fourrageurs. L'homme faible et désarmé voyageait librement en chantant sur son cheval, et voyait sans peur toutes ces bandes armées.

Alors siégeait sur la chaire de Saint-Pierre de Rome le pape Alexandre, le plus digne d'être obéi et consulté par l'Église catholique, car ses réponses étaient toujours justes et utiles. Le duc demanda au Pape sa protection; et lui ayant donné avis de l'expédition qu'il préparait, le Pape lui donna la bannière et l'approbation de Saint-Pierre, afin qu'il attaquât son ennemi avec toute confiance....

Enfin la flotte entière, rassemblée avec tant de soins, fut poussée par le vent, de l'embouchure de la Dive et des ports voisins, où elle avait si longtemps attendu un vent favorable, vers le port de Saint-Valery. Ni le retard occasionné par les vents, ni les naufrages, ni la retraite de beaucoup d'hommes timides qui lui avaient juré fidélité, ne purent abattre le duc; plein de confiance dans le succès, il s'abandonna à la protection divine, et lui adressa ses vœux, ses prières et ses offrandes. Voulant lutter contre l'adversité par la prudence, il cacha autant qu'il le put la mort de ceux qui avaient péri dans les tempêtes, et les fit enterrer secrètement, et il vint au secours de la misère des autres en augmentant les distributions de vivres. Il sut par ses discours ranimer ceux qui désespéraient ou qui avaient peur. Toujours retenu par des vents contraires, il supplia le ciel de lui en accorder de favorables, et il fit porter hors de l'église le corps du bienheureux Valery, très-aimé de Dieu. Toute son armée assista à cette pieuse cérémonie. Enfin, le vent si longtemps attendu souffla, et tous, de la voix et du geste remercièrent le ciel, et tous, s'excitant à l'envi et en tumulte, quittent la terre avec hâte et se préparent avec ardeur à commencer leur voyage dangereux. Il y a une si grande précipitation, que l'un appelle un soldat, l'autre son compagnon, et que la plupart, oubliant vassaux, compagnons et tout ce qui peut leur être nécessaire, ne songent qu'à partir au plus vite pour ne pas rester sur le rivage. Le duc, plus empressé que les autres encourage et blâme ceux qui se hâtent le moins. Craignant qu'ils n'abordent avant le jour au rivage et dans un port ennemi ou peu connu, Guillaume ordonna par la voix du héraut que quand les vaisseaux seront en pleine mer, ils s'arrêtent pendant la nuit et jettent l'ancre jusqu'à ce que l'on voie un fanal au haut de son mât; alors le son de la trompette donnera le signal du départ... Dans la nuit, après cette halte, les vaisseaux levèrent l'ancre. Le navire que montait le duc, courant avec plus d'ardeur à la victoire, eut bientôt, par sa rapidité, dépassé le reste de la flotte, répondant par la vitesse de sa marche à l'impatience de son chef. Au lever du soleil, un rameur reçut l'ordre de regarder du haut du mât s'il voyait venir les autres vaisseaux; il répondit qu'il ne voyait rien autre chose que le ciel et la mer. Le duc fit alors jeter l'ancre, et pour empêcher que ses gens ne s'abandonnassent à la crainte et à la tristesse, plein de courage et de gaîté, comme dans une salle de son palais, il prit un repas abondant où le vin ne manquait pas, et assura que bientôt le reste de la flotte rejoindrait, conduit par la main de Dieu, sous la protection de qui il s'était placé... Le rameur ayant regardé une seconde fois dit qu'il voyait venir quatre vaisseaux; et la troisième fois, il annonça qu'il en voyait un si grand nombre, que les mâts innombrables et pressés les uns contre les autres, semblaient une forêt. Nous laissons à deviner en quelle joie se changea l'espérance du duc, et combien il remercia du fond du cœur la bonté de Dieu. Poussée par un bon vent, la flotte entra sans rencontrer d'obstacle dans le port de Pevensey.

Guillaume de Poitiers, Vie de Guillaume le Conquérant. (Traduit par L. Dussieux.)

Guillaume de Poitiers, chapelain de Guillaume le Conquérant et l'un des hommes les plus instruits de son temps, est aussi l'un des meilleurs historiens du moyen âge; il a écrit en latin la vie de Guillaume le Conquérant, qui se trouve traduite dans la collection Guizot.

V. Bataille d'Hastings.

Des deux côtés on se dispose à la bataille. Les Anglais avaient passé toute la nuit à chanter et à boire. Encore ivres le matin, ils marchent cependant à l'ennemi sans hésiter; tous, à pied, armés de leur hache à deux tranchants, défendus par un rempart de boucliers, serrés les uns contre les autres, ils forment un mur impénétrable. Dans cette journée, cet ordre de bataille les aurait sauvés, si les Normands, selon leur coutume, n'avaient par une fuite simulée disjoint ces masses compactes. Le roi Harold, aussi à pied, se tenait avec ses frères auprès de son étendard, afin que dans ce péril commun et égal pour tous, personne ne pût penser à fuir.

Au contraire, les Normands avaient consacré toute la nuit à se confesser de leurs fautes; le matin ils s'étaient fortifiés en recevant le corps et le sang du Sauveur. Ils attendirent de pied ferme le choc des ennemis. Guillaume avait armé d'arcs et de traits le premier corps de bataille composé de fantassins; les cavaliers venaient après, disposés en ailes séparées. Le duc, avec un visage serein, s'écria d'une voix haute que Dieu favoriserait sa cause comme la plus juste. Comme il demandait ses armes, ses serviteurs, dans leur empressement, lui mirent sa cuirasse de travers; il la replaça en riant: «Ainsi, dit-il, votre valeur redressera mon duché en royaume.» Puis, il entonna la chanson de Roland pour enflammer les cœurs des guerriers, et la mêlée commença aux cris de: Dieu aide[ [74]; on se battait avec acharnement, nul ne cédait des deux côtés, et la journée s'avançait. Guillaume s'en aperçut, et fit signe aux siens de lâcher pied par une fuite simulée. A la vue de cette feinte déroute, les Anglais rompirent leurs rangs; ils crurent qu'ils égorgeraient aisément ces fuyards, et coururent à leur perte. Les Normands font volte-face, chargent les Anglais, et les mettent en fuite à leur tour. Ceux-ci réussissent à s'emparer d'une hauteur, et tandis que les Normands, accablés de chaleur, gravissent opiniâtrément la colline, ils les rejettent dans le terrain creux, leur relancent sans se fatiguer leurs propres traits, les accablent de pierres, et en font un grand carnage. Un retranchement, poste favorable et vivement souhaité, est emporté par eux, et là ils massacrent tant de Normands, que le fossé, comblé par les cadavres, était de niveau avec la plaine. La victoire hésita à se décider pour l'un ou l'autre parti, tant que l'âme et le corps d'Harold ne furent point séparés. Celui-ci, non content d'animer les siens, faisait bravement l'office de chevalier; il frappait les ennemis qui venaient à sa portée: nul ne l'approchait impunément; fantassin ou cavalier, il l'abattait d'un seul coup. Quant à Guillaume, il encourageait ses soldats par ses cris, courait au premier rang et ne cessait de se jeter au plus épais de la mêlée. Dans cette journée, pendant qu'il se portait partout, furieux et les dents serrées, il eut trois chevaux de choix tués sous lui. Ceux qui veillaient sur sa personne avaient beau l'engager tout bas à se ménager, son courage magnanime fut infatigable, jusqu'à ce que Harold, percé à la tête d'un coup de flèche, eut succombé et eut livré par sa mort la victoire aux Normands. Il gisait étendu à terre, quand un Normand lui mutila la cuisse avec son épée; acte de lâcheté pour lequel Guillaume nota cet homme d'infamie, et le dégrada du rang de chevalier. La déroute des Anglais dura jusqu'à la nuit. La nuit venue, les Normands, comme nous l'avons montré, purent se dire complétement vainqueurs. Dans ce combat, sans aucun doute, la main de Dieu protégea le duc Guillaume; exposé ce jour-là à tant de périls, il ne perdit pas une goutte de sang. Après cet heureux succès, Guillaume eut soin de faire ensevelir ses morts avec honneur, et permit aux ennemis de rendre aux leurs les mêmes devoirs, sans être inquiétés. La mère d'Harold ayant redemandé le corps de son fils, il le rendit sans rançon, quoiqu'elle lui eût fait offrir une forte somme. Le cadavre fut enseveli dans l'abbaye de Waltham, qu'Harold avait construite sur ses propres biens, en l'honneur de la sainte croix, et où il avait des chanoines séculiers. Cette journée, qui changea la face de l'Angleterre et où tant de sang fut versé, avait été annoncée par une grande comète d'un rouge sanglant et à longue queue, qui apparut au commencement de cette année-là.