Matthieu Paris, Grande Chronique. (Trad. par Huillard-Bréholles.)

La célèbre chronique appelée Historia Major Anglorum, est l'œuvre de plusieurs moines de Saint-Albans, en Angleterre. Roger de Wendover est l'auteur présumé de la chronique jusqu'en 1234; Matthieu Paris, moine de Saint-Albans, homme fort instruit et jouissant d'une grande considération, rédigea la chronique de 1235 à 1259. Il est aussi l'auteur d'un grand nombre d'autres ouvrages. M. Huillard-Bréholles a publié, en 1840, une excellente traduction de la grande chronique, en 9 vol. in-8o, précédées d'une introduction de M. le duc de Luynes.

VI. Couronnement de Guillaume; conquête de l'Angleterre.

L'an du Seigneur 1067, le duc de Normandie, Guillaume, entra à Londres au milieu de l'enthousiasme du clergé et du peuple et des acclamations de la foule qui le saluait roi. Il fut couronné le jour de la Nativité de N. S. per Eldred, archevêque d'York; car il ne voulut pas être consacré par l'archevêque de Cantorbéry Stigand, qui ne tenait pas légitimement cette haute dignité. Puis les seigneurs lui prêtèrent hommage, lui jurèrent fidélité; et après avoir reçu des otages, il se vit bien assuré sur son trône et redouté de tous ceux qui avaient eu des prétentions au souverain pouvoir. Il réduisit villes et châteaux, leur imposa des gouverneurs de sa main, et fit voile vers la Normandie avec les otages et d'immenses trésors. Otages et trésors furent renfermés dans des forteresses et sous bonne garde. Puis, il revint promptement en Angleterre pour récompenser ses compagnons normands, ceux qui l'avaient aidé dans la plaine d'Hastings à conquérir le territoire, et pour leur distribuer largement les terres et les possessions des Anglais dépouillés; le peu qui resterait à ceux-ci devait être frappé d'un servage éternel. Ce partage irrita les nobles du pays. Les uns se réfugièrent auprès du roi d'Écosse Malcolm; les autres gagnèrent les lieux déserts et les forêts, et dans la vie farouche qu'ils y menaient troublèrent maintes fois la sécurité des Normands.... Dans ce même temps, le roi Guillaume mit le siége devant la ville d'Oxford, qui lui résistait. Ce fut là que du haut des murs, un des assiégés mettant à l'air la partie inférieure de son corps, fit entendre en dérision des Normands un sale bruit. Cet affront transporta de colère Guillaume, qui s'empara facilement de la ville. De là il marcha sur York, qu'il détruisit presque entièrement, après en avoir fait périr les habitants par le fer ou dans les flammes. Ceux qui purent échapper à ce désastre se réfugièrent en Écosse auprès du roi Malcolm, qui accueillait volontiers tous les Anglais proscrits, à cause de Marguerite, sœur d'Edgar[ [75], qu'il avait épousée. Il s'autorisait de cette union pour dévaster par le pillage et l'incendie les provinces qui bornent l'Angleterre. C'est pourquoi Guillaume rassembla un corps nombreux de gens de guerre et de fantassins, se dirigea vers les comtés du Nord, fit raser champs, villes, bourgades, lieux fortifiés, livra au feu toute plantation, et cela surtout dans les provinces maritimes, tant à cause de sa colère, que parce que le bruit courait que le roi danois Knut allait arriver; il voulait que sur le bord de la mer ce brigand et ce pirate ne pût trouver aucune subsistance. Le roi Malcolm vint alors se mettre sous la main de Guillaume et faire sa soumission. Ensuite Guillaume, ayant réduit les villes et les châteaux, et leur ayant donné des gouverneurs à lui, passa en Normandie, emmenant les otages anglais et un immense butin; mais revenu peu de temps après en Angleterre, il distribua largement les possessions et les terres des Anglais à ses compagnons d'armes, et à ceux qui avaient combattu avec lui à la bataille d'Hastings. Le peu qui resta aux nationaux fut soumis à un éternel servage. Alors Edgar, neveu d'Édouard et légitime héritier du trône, quitta l'Angleterre; il serait trop long d'énumérer par leur nom les évêques, les clercs et tous les autres gens illustres qui partagèrent cette fuite.

Matthieu Paris, Grande Chronique. (Trad. par Huillard-Bréholles.)

VII. Violences des Normands en Angleterre.

Guillaume donna de grandes richesses et de grands honneurs à Eustache de Boulogne, Robert de Mortain, Guillaume d'Évreux, Robert d'Eu, Geoffroy fils de Rotrou comte de Mortagne, et à bien d'autres seigneurs que je ne puis nommer individuellement. Ce fut ainsi que les étrangers devenaient les maîtres des biens des Anglais, dont on tuait cruellement les fils, ou qui étaient obligés de s'enfuir pour toujours dans les pays voisins. On dit que le roi recevait chaque jour, des seuls revenus qu'il tirait de l'Angleterre, la somme de 1060 livres sterling, 30 sous et 3 oboles, sans compter ce qu'il recevait en présent ou pour le rachat des crimes, et les nombreuses taxes qui grossissaient sans cesse son trésor. Guillaume fit faire des recherches exactes dans son royaume, pour savoir au juste de quoi se composait le fisc au temps du roi Édouard. Il donna des terres à ses chevaliers, et s'arrangea de telle sorte qu'il devait y en avoir toujours 60,000 dans le royaume prêts à exécuter rapidement les ordres du roi. Les Normands, devenus les maîtres d'immenses richesses rassemblées par d'autres, perdaient toute mesure, et devenus prodigieusement orgueilleux, tuaient sans pitié les gens du pays que la justice de Dieu avait punis de leurs crimes. Les filles les plus nobles devenaient le jouet des écuyers les plus méprisables. Les femmes de la plus haute naissance étaient plongées dans l'affliction, et, privées des consolations de leurs maris ou de leurs amies, aimaient mieux mourir que de supporter une pareille existence. De misérables parasites, gonflés d'orgueil, s'étonnaient de leur nouvelle puissance et croyaient avoir le droit de faire tout ce qu'ils pouvaient vouloir.

Orderic Vital, Histoire de Normandie, liv. IV.

Orderic Vital, né en 1075 en Angleterre, mourut vers 1150 à l'abbaye de Saint-Evroul en Ouche, en Normandie. Son histoire commence à l'ère chrétienne et finit en 1141. Cette chronique a été traduite en entier par M. Dubois dans la collection Guizot.

VIII. Même sujet.