L'an du Seigneur 1085, alors que les Normands avaient accompli sur la nation des Anglais les terribles décrets de Dieu, alors qu'on aurait eu peine à trouver dans tout le royaume un seul homme puissant qui fût de race anglaise; que tous étaient plongés dans l'effroi et courbés sous l'esclavage, et que le nom d'Anglais était devenu un titre humiliant, le royaume d'Angleterre eut à souffrir une foule d'impôts injustes et de coutumes exécrables. Plus les principaux indigènes s'efforçaient de faire triompher le bon droit, plus la violence s'appesantissait. Ceux qu'on appelait les justiciers étaient les premiers auteurs de toutes les injustices. Celui qui s'emparait d'un cerf ou d'un chevreuil avait les yeux crevés, et on ne trouvait personne qui s'opposât à de pareilles lois; car ce roi farouche aimait les bêtes sauvages comme un père aime ses enfants. Enfin, par un caprice tyrannique, il exigea qu'on rasât des bourgades où vivaient des familles, des églises où l'on se livrait à la prière, afin de donner libre carrière aux cerfs et au gibier. La tradition raconte que trente milles et plus de terrain labourable furent réduits en forêt pour servir d'asile aux bêtes fauves[ [76].

Matthieu Paris, la Grande-Chronique, traduction de M. Huillard-Bréholles, t. I, p. 46.

PHILIPPE 1er ÉPOUSE BERTRADE, FEMME DU COMTE D'ANJOU.
1092.

Vers cette époque, des désordres honteux éclatèrent dans le royaume de France. Bertrade, comtesse d'Anjou[ [77], craignait que son mari ne la traitât comme il avait traité les deux précédentes et redoutait de se voir répudiée comme une vile concubine. Pleine de confiance dans sa noblesse et dans sa beauté, elle dépêcha à Philippe, roi des Français, un fidèle serviteur pour lui faire connaître ses projets; elle ne voulait pas être répudiée et devenir un objet de mépris; pour cela, elle était résolue à abandonner la première son mari et à en prendre un autre. Le roi voluptueux, averti des projets de cette femme coquette, consentit au crime et la reçut avec joie lorsqu'elle vint en France après avoir quitté son mari. Alors il répudia sa pieuse femme[ [78], qui lui avait donné deux enfants, Louis et Constance, et il épousa Bertrade, qui avait demeuré environ quatre ans avec Foulques, comte d'Anjou. Odon, évêque de Bayeux, consacra cette détestable union; et le roi adultère lui donna en récompense de ce funeste service les églises de la ville de Mantes, qu'il posséda quelque temps.

Aucun autre évêque de France n'avait voulu faire cette consécration impie. Tous, voulant suivre rigoureusement les règles ecclésiastiques, préférèrent plaire à Dieu qu'aux hommes, et tous, ayant horreur de cette honteuse union, la frappèrent d'anathème d'un commun accord. Ainsi l'impudente courtisane abandonna le comte adultère pour vivre jusqu'à la mort avec le roi adultère. O douleur! L'horrible crime de l'adultère fut consommé sur le trône du royaume de France. Ainsi furent produites entre deux puissants rivaux des causes de trouble et de guerre. Mais Bertrade, par son adresse apaisa leur ressentiment, et sut par son esprit les réconcilier et les faire asseoir à la même table dans un splendide banquet, où elle les servit l'un et l'autre avec grâce et à leur satisfaction.

Le pape Urbain envoya en France des légats du siége des apôtres. Il tança le roi perverti; il le blâma d'avoir répudié son épouse légitime et de s'être uni, malgré la défense de Dieu, à une femme adultère. Mais Philippe, endurci dans le crime, repoussa les avis des prélats qui l'exhortaient à changer de vie, et resta plongé dans les impuretés de l'adultère, et eut de sa concubine deux fils, Philippe et Florus. Durant près de quinze ans, pendant les pontificats d'Urbain et de Pascal, le roi fut interdit, ne porta jamais la couronne et ne célébra aucune cérémonie royale; partout où il arrivait, aussitôt que le clergé en était informé, les cloches cessaient de sonner et les clercs de chanter; le deuil était public et le culte n'était plus célébré qu'en particulier tant que le roi excommunié restait dans le diocèse. Cependant les évêques dont il était suzerain lui avaient permis, à cause de sa dignité royale, d'avoir un chapelain qui lui disait la messe en particulier ainsi qu'à ses gens.

Orderic Vital, Histoire de Normandie, liv. 8.

POURQUOI PIERRE L'ERMITE PRÊCHA LA CROISADE.
1095.

Un prêtre nommé Pierre, qui était né à Amiens et avait d'abord été ermite, entreprit de persuader les chrétiens d'aller au secours de Jérusalem; il prêcha d'abord la croisade dans le Berry et fit entendre ensuite par toute la France ses discours pleins d'ardeur. Entraîné par sa parole, évêques, abbés, clercs et moines, laïques les plus nobles, princes de divers royaumes, tout le peuple, les purs aussi bien que les impurs, les assassins, les voleurs, les parjures, enfin tous ceux qui étaient chrétiens, les femmes même, tous poussés par la volonté de faire pénitence résolurent d'aller en terre sainte. Il faut dire pourquoi Pierre l'ermite se mit à prêcher ce voyage et comment il devint le chef des pèlerins.

Pierre s'était rendu, quelques années auparavant, à Jérusalem pour y faire ses prières. Il avait vu s'accomplir dans le sépulcre du Sauveur des faits tellement abominables qu'il fut rempli d'horreur et de tristesse et qu'il supplia Dieu de punir les auteurs de ces impiétés. Indigné de ces crimes, il demanda au patriarche de Jérusalem comment il laissait souiller les lieux saints par les païens et les impies; pourquoi il leur permettait de dérober les offrandes des fidèles; pourquoi il tolérait que le saint sépulcre fût changé en un lieu de scandale, que les chrétiens fussent battus, les pèlerins dépouillés et vexés de toutes façons. A ce discours, le vénérable patriarche répondit pieusement: «O chrétien fidèle, tu brises par tes paroles notre cœur paternel; ma force et ma puissance ne sont pas plus grandes que celles d'une fourmi devant la force de nos ennemis. Il faut sans cesse racheter la vie par des tributs ou périr dans les supplices; nos dangers deviendront plus grands si les chrétiens, grâce à toi, ne viennent nous délivrer.» Pierre lui répondit: «Père vénérable, je comprends et je reconnais maintenant combien sont faibles les chrétiens qui habitent ici et quelles persécutions vous font subir les païens. Aussi, pour vous délivrer et purifier les lieux saints, j'irai, avec l'aide de Dieu, s'il veut m'accorder un retour heureux, j'irai parler au Pape, aux plus puissants rois, aux ducs, aux comtes, aux seigneurs; je leur dirai quel est votre esclavage et quels maux vous supportez. Le temps est venu de leur faire connaître tout cela.»