L'archevêque de Rouen, Guillaume, réunit en concile, à Rouen, ses suffragants qui adoptèrent unanimement les décisions du concile de Clermont, et laissèrent à la postérité l'acte suivant.
Le saint concile a ordonné que la trêve de Dieu sera strictement observée depuis le dimanche avant le commencement du jeûne jusqu'à la seconde férie[ [83] au lever du soleil, après l'octave de la Pentecôte, et depuis la quatrième férie avant l'Avent du Seigneur, au coucher du soleil, jusqu'à l'octave de l'Épiphanie; et pendant toutes les semaines de l'année, depuis la quatrième férie, au coucher du soleil, jusqu'à la seconde férie au lever du soleil; il en sera de même pendant toutes les fêtes de la Vierge Marie et leurs vigiles, et pendant toutes les fêtes des Apôtres et leurs vigiles; de sorte que nul homme ne pourra en attaquer un autre, ni le blesser, ni le tuer, ni prendre bétail ou butin.
Il a été de plus ordonné que toutes les églises et leurs dépendances, les moines et les clercs, les religieuses et les femmes, les pèlerins et les marchands, et leurs serviteurs, les bœufs et les chevaux de labour, les laboureurs conduisant charrue ou herse et les chevaux qui leur servent à herser, les hommes se réfugiant auprès de leurs charrues, les terres des saints et le revenu des clercs, jouiraient d'une paix perpétuelle, afin que jamais, quel que soit le jour, on ne vienne les attaquer, les prendre, les dépouiller ou leur faire aucun dommage.
Il a été de plus ordonné que tous hommes âgés de douze ans et au-dessus feraient le serment suivant et qu'ils observeraient en entier la trêve de Dieu, telle qu'elle est déterminée précédemment. «Je jure qu'à l'avenir je garderai fidèlement cet établissement de la trêve de Dieu, comme elle est indiquée ici, et que j'assisterai mon évêque ou mon archidiacre contre tous ceux qui ne voudraient pas la jurer ou l'observer; de sorte que si l'un ou l'autre me disent de marcher contre ces hommes, je ne me sauverai pas et je ne me cacherai pas; au contraire, je le suivrai avec des armes et je l'aiderai contre eux de tout mon pouvoir, de bonne foi, sans mauvais dessein et selon ma conscience: que Dieu et les saints me soient donc en aide!»
Le saint concile a encore décidé que l'excommunication serait lancée contre tous ceux qui refuseraient de faire ce serment ou qui enfreindraient la trêve de Dieu, et contre ceux qui communiqueraient avec eux, aussi bien que contre les prêtres qui les admettraient à la communion ou à la sainte messe. On a frappé de la même peine les faussaires, les voleurs, les recéleurs et ceux qui se réunissent dans les châteaux pour se livrer au brigandage, aussi bien que les seigneurs qui leur donneraient asile. En vertu de l'autorité apostolique et de la nôtre, nous défendons que l'on fasse aucun service chrétien dans les domaines de ces seigneurs.
Orderic Vital, Histoire de Normandie, liv. 9.
PRÉPARATIFS ET DÉPART DES PREMIERS CROISÉS.
Aussitôt que fut terminé le concile de Clermont, qui s'était tenu dans le mois de novembre, vers l'octave de la Saint-Martin, il s'éleva un grand mouvement par toute la France; quand quelqu'un avait connaissance des ordres du Pape, aussitôt il allait prier ses voisins et ses parents d'aller dans la voie de Dieu, car on désignait ainsi l'expédition projetée. Les comtes et les chevaliers étaient désireux de faire ce voyage, mais les pauvres eux-mêmes furent bientôt enflammés d'un zèle si ardent que, sans examiner leur pauvreté ou la convenance de quitter maison, vignes et champs, ils se mirent à vendre leurs biens à vil prix comme s'il se fût agi de se racheter de la plus dure captivité le plus vite possible. Il régnait à cette époque une disette générale, et les riches eux-mêmes manquaient de blé; quelques-uns d'entre eux ne pouvaient pas en acheter. Les pauvres gens essayaient de manger la racine des herbes sauvages, et le pain étant très-cher, tâchaient de trouver de nouveaux aliments pour le remplacer. Les hommes les plus puissants étaient menacés de la misère qui frappait tout le monde....; les avares, toujours insatiables, se réjouissaient de circonstances qui donnaient satisfaction à leur cruelle avidité, et en regardant leur blé conservé depuis longtemps, ils supputaient ce qu'ils allaient gagner à vendre ces grains... Chacun conservait précieusement ses provisions pendant cette famine; mais lorsque le Christ inspira à ces multitudes innombrables le désir de partir volontairement pour l'exil, l'argent du plus grand nombre reparut aussitôt, et ce qui se vendait très-cher quand tous restaient en repos, se vendit à vil prix quand tous voulurent entreprendre ce voyage. On se hâtait tellement pour achever ses préparatifs, que l'on vit vendre sept brebis pour cinq deniers, et cela peut servir d'exemple de la diminution subite et inattendue de toutes les marchandises. Le manque de grains se changea aussi en abondance, et chacun, tout occupé de rassembler de l'argent, vendait ce qu'il pouvait, non pas à sa valeur, mais au prix qu'en offrait l'acheteur, afin de n'être pas le dernier à aller dans la voie de Dieu. On vit alors ce fait extraordinaire que chacun achetait cher et vendait bon marché; en effet, dans cet empressement, on achetait cher ce qu'il fallait emporter pour les besoins du voyage, et on vendait à vil prix tout ce qui devait fournir l'argent nécessaire à ces dépenses. Ce qu'ils n'auraient pas livré malgré la prison et la torture, ils le donnaient maintenant pour quelques écus.
Mais voici une chose aussi étonnante. Quelques-uns de ceux qui n'avaient pas encore résolu de prendre part au voyage se moquaient d'abord de ceux qui vendaient ainsi leurs biens à vil prix, et disaient qu'ils seraient malheureux pendant le voyage et encore bien plus en revenant; puis le lendemain, saisis à leur tour par la même idée, ils vendaient pour quelques écus leurs biens, et s'en allaient avec ceux dont ils s'étaient moqués. Les enfants, les vieilles femmes se préparaient aussi pour partir, et les jeunes filles et les vieillards les plus cassés. Ils savaient bien qu'ils ne combattraient pas, mais ils espéraient être martyrs; et ils couraient avec joie au-devant de la mort. Ils disaient aux jeunes gens: Vous combattrez avec l'épée, nous gagnerons le Christ par nos souffrances. Ils étaient si ardents de posséder Dieu, que Dieu, qui favorise quelquefois les plus vaines entreprises, sauva beaucoup de ces simples d'esprit, à cause de leurs bonnes intentions.
On voyait alors des choses bien extraordinaires et fort risibles: des pauvres ferraient leurs bœufs comme des chevaux, les attelaient à des chariots sur lesquels ils mettaient quelques provisions et leurs enfants, qu'ils emmenaient ainsi avec eux; et ces petits, quand ils apercevaient un château ou une ville, de demander aussitôt si c'était Jérusalem......