Pendant que les grands, obligés d'employer beaucoup de monde pour préparer leur départ, perdaient ainsi beaucoup de temps, les pauvres suivaient en grand nombre Pierre l'ermite et lui obéissaient comme à un maître. J'ai su que cet homme, né à Amiens, je crois, avait d'abord été ermite; nous le vîmes plus tard parcourant les villes et les bourgs et prêchant partout, entouré par le peuple, accablé de présents et entendant célébrer sa sainteté par de si grandes louanges, que je ne crois pas que personne ait jamais reçu de pareils honneurs. Il était fort généreux et distribuait volontiers ce qu'on lui avait donné. Il rétablissait la paix dans les ménages désunis et entre tous ceux qui étaient brouillés. Il paraissait quelque chose de divin dans tous ses actes et dans toutes ses paroles, et il excitait une telle admiration qu'on allait jusqu'à arracher les poils de son mulet pour les conserver comme des reliques. Il était vêtu d'une tunique de laine qu'il recouvrait d'un long manteau de bure; il avait les bras et les pieds nus; il ne mangeait presque pas de pain; il se nourrissait de poisson et buvait du vin.

Guibert de Nogent, Histoire des Croisades, livre II.

DÉPART DES CROISÉS.

Quelle douleur, que de soupirs, que de lamentations dans la famille, lorsqu'un mari quittait sa femme qui lui était chère, ses enfants, ses biens, un père, une mère, des frères, des parents! Mais ceux qui répandaient tant de larmes sur des amis qui allaient s'éloigner, sentaient leur douleur s'adoucir, en pensant que c'était pour Dieu que les pèlerins renonçaient à leurs biens, et que ces biens leur seraient rendus au centuple. Alors, le mari fixait à son épouse l'époque du retour. Il lui promettait de revenir dans trois ans, s'il vivait, et la recommandant à Dieu, il l'embrassait tendrement. Mais celle-ci craignait de ne plus revoir son époux, et succombant sous le poids de sa douleur, elle tombait à terre presque sans vie; elle pleurait son ami qu'elle perdait vivant, comme s'il était déjà mort. Mais lui, semblable à un homme qui n'aurait pas connu la pitié, quoique son cœur en fût plein, ne se laissait pas toucher par les larmes de sa femme ou de ses enfants, et malgré sa profonde émotion, il montrait une âme ferme, et partait. La tristesse était pour ceux qui restaient, et la joie pour ceux qui partaient.

Foucher de Chartres, Histoire des Croisades.

Foucher de Chartres, chapelain de Baudoin comte d'Edesse et roi de Jérusalem, puis chanoine du Saint-Sépulcre, vivait encore en 1127. Il assista à la première croisade.

CHANT COMPOSÉ A L'OCCASION DE LA 1ère CROISADE PAR GUILLAUME IX, COMTE DE POITIERS[ [84].

J'ai la volonté de faire un chant, et je choisirai le sujet qui cause ma peine. Je ne serai plus attaché au Poitou ni au Limousin.

Je m'en irai en exil outre-mer; je laisserai mon fils en guerre, en grande crainte et en péril, et ses voisins l'inquiéteront.

Mon éloignement de la seigneurie du Poitou m'est très-pénible; je laisse à la garde de Foulques d'Anjou ma terre et son cousin.