Près de la montagne de Verclive, le pays est sans obstacle et offre une grande plaine, appelée par les habitants plaine de Brenmule[ [92]. Le roi Henri y vint avec 500 chevaliers anglais, revêtit son armure et plaça ses escadrons bardés de fer. Leurs rangs comptaient ses deux fils Robert et Richard, illustres chevaliers, trois comtes, Henri d'Eu, Guillaume de Varennes et Gautier Giffard. Plusieurs seigneurs accompagnaient le belliqueux roi; on peut les comparer aux Scipions, aux Marius et aux Catons, parce que, comme l'a prouvé la suite de l'affaire, ils étaient aussi distingués par leur prudence que par leur prouesse. L'étendard était confié à Édouard de Salisbury, brave chevalier qui avait déjà fourni de nombreuses preuves de sa valeur et d'un courage indomptable. Aussitôt que le roi Louis aperçut l'ennemi, qu'il désirait rencontrer depuis si longtemps, il appela auprès de sa personne 400 chevaliers qui se trouvaient à sa portée, et leur ordonna de combattre bravement pour l'indépendance de la France et la justice, et aussi pour ne pas laisser déchoir la gloire des Français. Guillaume Cliton se prépara à combattre pour délivrer son père, Robert, de la dure captivité qu'il subissait et pour reprendre son héritage. Mathieu comte de Beaumont, Osmond de Chaumont, Guillaume de Garlande, chef de l'armée française, Pierre de Maulle, Philippe de Monbray et Bouchard de Montmorency se préparèrent au combat. Quelques Normands, parmi lesquels se trouvaient Guillaume Orépin et Baudry de Bray, s'étaient joints aux Français. Tous, pleins d'une orgueilleuse confiance, se rassemblèrent dans la plaine de Brenmule et se disposèrent à se battre bravement contre les Normands.
Les Français engagèrent l'action et donnèrent avec vigueur les premiers coups; mais chargeant en désordre, ils furent bientôt rompus, vaincus et obligés de tourner le dos. Richard, fils du roi Henri, combattait avec cent chevaliers bien montés; le reste de l'armée, composé de gens de pied, combattait dans la plaine sous le commandement du roi. Quatre-vingts chevaliers aux ordres de Guillaume Crépin chargèrent d'abord les Normands; mais leurs chevaux ayant été tués, ils furent entourés et pris. Ensuite, Godefroy de Sérans et les autres seigneurs du Vexin attaquèrent avec vigueur et forcèrent à reculer tout le corps de bataille; mais bientôt, les hommes de Henri, éprouvés par de nombreux combats, reprirent courage et firent prisonniers Bouchard, Osmond, Aubry de Mareuil et bien d'autres qui avaient été jetés à bas de leurs chevaux. Alors les Français dirent à leur roi: Quatre-vingts de nos chevaliers qui ont commencé le combat, ne reviendront pas; les ennemis sont plus forts et plus nombreux que nous. Bouchard, Osmond et bien d'autres vaillants chevaliers sont pris; nos bataillons, rompus, ont perdu beaucoup de monde. Retirez-vous, Sire, nous vous en prions, car il pourrait nous arriver un malheur irréparable.
Louis se décida alors à la retraite, et prit le galop accompagné de Baudry Dubois. Pendant ce temps, les Anglais, vainqueurs, s'emparèrent de cent quarante chevaliers, et poursuivirent les autres jusqu'aux Andelys. Ceux qui s'étaient avancés sur une seule route avec orgueil se sauvèrent avec confusion par plusieurs chemins détournés. Guillaume Crépin était, comme nous l'avons dit, cerné avec les siens; il aperçut le roi Henri, pour lequel il avait une grande haine; il fondit sur lui au milieu des combattants et lui déchargea sur la tête un rude coup d'épée. Le casque garantit la tête du prince, et aussitôt Roger, fils de Richard, attaqua et renversa l'agresseur audacieux, le prit, et, tout en le tenant sous lui, empêcha que les amis du roi ne le tuassent, car ils l'entouraient et voulaient venger leur roi. Beaucoup de gens le menacèrent, et Roger eut fort à faire pour le sauver. C'était un acte audacieux et criminel que de lever le bras et de frapper avec l'épée sur une tête que le saint chrême avait sacrée et qui portait la couronne pour le plus grand bien des peuples, qui chantaient la louange de Dieu pour lui témoigner leur reconnaissance.
Dans cette bataille livrée entre deux rois, et où combattirent près de neuf cents chevaliers, j'ai remarqué qu'il n'y en eut que trois de tués. En effet, ils étaient entièrement couverts de fer, et ils s'épargnaient les uns les autres, soit par la crainte de Dieu, soit à cause de la fraternité d'armes; aussi cherchaient-ils bien plus à prendre les fuyards qu'à les tuer. Il est vrai que les guerriers chrétiens n'étaient pas altérés du sang de leurs frères, et qu'ils se contentaient de se réjouir de la juste victoire que Dieu leur accordait, et de combattre pour le bien de l'Église et le repos des fidèles.
Le brave Guy, Osmond, Bouchard, Guillaume Crépin et beaucoup d'autres furent faits prisonniers; les chevaliers qui retournaient à Noyon-sur-Andelle les y conduisirent. Noyon est à trois lieues des Andelys. Dans ce temps-là, tout ce pays était désert, à cause de la violence de la guerre. Tout à coup les princes se rassemblent au milieu de cette plaine, puis on entendit les cris effrayants des combattants, le bruit des armes qui s'entrechoquaient, et on vit tomber les plus nobles barons.
Le roi des Français, fuyant seul, se perdit dans la forêt, et rencontra par hasard un paysan qui ne le connaissait pas. Le roi le pria avec instance de lui enseigner le chemin qui conduisait aux Andelys, et lui fit, sur la foi du serment, la promesse des plus grandes récompenses pour l'engager à lui servir de guide. Déterminé par l'appât de cette récompense, le paysan conduisit aux Andelys le roi, très-effrayé, soit de rencontrer des voyageurs qui pouvaient le trahir, soit d'être poursuivi par l'ennemi et d'être fait prisonnier. Enfin le paysan, ayant vu venir des Andelys, au-devant du roi, la garde de ce prince, méprisa la somme qu'on lui donna, maudit sa bêtise, et s'affligea beaucoup de voir combien il perdait pour ne pas avoir su quel était celui qu'il avait sauvé.
Le roi Henri acheta vingt marcs d'argent l'étendard du roi Louis, au soldat qui l'avait pris, et le conserva comme témoignage de la victoire que Dieu lui avait accordée; mais il renvoya au roi Louis son cheval avec sa selle, son mors et tout son harnais, comme il convenait à un roi.
Orderic Vital, Histoire de Normandie, liv. XII.