Je me propose de raconter ici l'acte le plus noble que le seigneur Louis ait fait depuis sa jeunesse jusqu'à la fin de sa vie; mais, pour ne pas fatiguer le lecteur, j'en ferai un court récit, bien qu'il fût nécessaire d'entrer dans de longs détails, et je dirai ce qu'il a fait, sinon comment il l'a fait. Le fameux et très-puissant comte Charles, fils du roi de Danemark[ [93] et de la sœur de la grand'mère du roi Louis[ [94], avait succédé, par suite de sa parenté, au brave comte Baudouin[ [95]; il gouvernait le comté populeux de Flandre avec fermeté et habileté, et se montrait le protecteur de l'église de Dieu, libéral, charitable et ami de la justice. Quelques hommes puissants par leurs richesses, quoique d'une naissance obscure et même servile, voulaient lui ravir la dignité qu'il possédait selon le droit, et chasser la branche de la maison de Flandre, à laquelle il appartenait. Il les avait cités en jugement devant sa cour, comme il devait le faire; mais ces hommes, c'est-à-dire le prévôt de l'église de Bruges et les siens, orgueilleux et traîtres, avaient ourdi de noirs complots contre lui. Un jour que le comte était à Bruges, il alla le matin à l'église de Dieu, et, prosterné sur le pavé, il priait tenant un livre de prières. Soudain, Bouchard, neveu du prévôt et vrai assassin, entre avec des scélérats de son espèce et d'autres complices de son crime détestable, et vient traîtreusement se placer derrière le comte, qui priait et adressait à Dieu toutes ses pensées. Le misérable tire sans bruit son épée du fourreau et en touche légèrement le cou du comte, qui était alors prosterné, afin de le faire redresser, et qu'ainsi il s'offrît sans défense à l'épée de l'assassin; puis, l'impie frappe l'homme pieux, et ce serf criminel tranche d'un seul coup la tête de son seigneur. Tous les complices de ce crime exécrable, altérés du sang du comte, se jettent sur son corps comme des chiens enragés, et déchirent avec une joie atroce le cadavre de cette victime innocente; ils se vantent audacieusement d'avoir pris part au crime; puis, ajoutant encore à leur scélératesse, et aveuglés par leur méchanceté, ils assassinèrent tous ceux des châtelains et des plus nobles barons du comte qu'ils purent surprendre, soit dans l'église, soit dans le château, les tuant sans qu'ils fussent prêts à mourir, ni confessés. Je crois toutefois qu'il a été utile à ces malheureux d'avoir été ainsi tués, à cause de leur fidélité à leur seigneur et pendant qu'ils priaient dans l'église, parce qu'il est écrit: «Où je te trouverai, je te jugerai.» Cependant les cruels assassins du comte l'enterrèrent dans l'église même, de peur qu'on ne le pleurât et qu'on ne l'ensevelît au dehors avec honneur, et que sa vie glorieuse et sa mort, plus glorieuse encore, ne portassent ses peuples fidèles à le venger. Puis, transformant la maison de Dieu en une caverne de voleurs, ces misérables s'y retranchèrent, ainsi que dans le palais du comte, qui touchait l'église; ils y rassemblèrent des vivres et s'y préparèrent à se défendre et à dominer de là tout le pays.
En apprenant un crime si odieux, les barons flamands, qui n'y avaient pas pris part, furent saisis d'horreur; ils firent à leur seigneur des obsèques où leurs larmes écartèrent tout soupçon de trahison, et dénoncèrent le crime au roi Louis, et non pas seulement au roi, mais à tout l'univers, où ils en répandirent la nouvelle. Conduit par son amour pour la justice et par son amitié pour un prince de son sang, à punir cette horrible perfidie, Louis, sans se laisser arrêter par la guerre que lui faisaient le roi d'Angleterre et le comte Thibaut, entra furieux dans la Flandre, et fit les plus grands efforts de courage et d'activité pour détruire avec la dernière rigueur les exécrables auteurs du meurtre.
Il établit d'abord Guillaume le Normand, fils du comte Robert de Normandie, comte de Flandre, parce que ce pays lui revenait par les droits du sang; puis, arrivé à Bruges, sans se laisser arrêter par la crainte de s'avancer dans ce pays si plein de cruautés, ni par celle d'avoir à combattre contre la branche de la maison de Flandre qui s'était souillée par une telle félonie, il enferma et assiégea les assassins dans l'église et la tour; il empêcha qu'ils ne reçussent des vivres, il les réduisit à ceux qu'ils avaient rassemblés, mais que déjà la main de Dieu frappait de corruption et dont ils n'osaient se servir. Après avoir souffert pendant quelque temps de la faim, des maladies et du fer des assiégeants, ces misérables abandonnèrent l'église et ne conservèrent que la tour, espérant qu'elle les sauverait; mais bientôt ils désespérèrent de sauver leur vie, et leurs chants de victoire se changèrent en cris de douleur, et leurs voix, d'abord si hautes, ne firent plus entendre que des soupirs. Alors le plus coupable de la bande, Bouchard, se sauva, du consentement de ses compagnons; il espérait quitter le pays, mais il ne réussit pas, à cause de l'énormité de son crime; arrivé dans le château de l'un de ses amis, il y fut arrêté sur l'ordre du roi. On lui infligea un supplice rigoureux; lié sur une roue élevée, il fut livré à la voracité des corbeaux et des oiseaux de proie; ses yeux furent arrachés; on le perça d'un millier de flèches et de javelots, et après sa mort on le jeta dans un égout.
Berthold, le chef du crime commis sur le comte, essaya aussi de s'enfuir; il erra quelque temps sans être trop poursuivi; puis il revint poussé par son orgueil, et dit: «Qui suis-je donc et qu'ai-je donc fait?» Pris et livré au roi, il fut condamné à une mort horrible; on le pendit à une fourche avec un chien; quand on frappait le chien, l'animal furieux lui mordait la figure, et quelquefois même, ce qui fait horreur à dire, le couvrait de ses ordures. Ainsi termina sa honteuse vie, ce Berthold, le plus misérable des misérables. Tous les autres, que le seigneur Louis bloquait dans la tour, furent contraints de se rendre après avoir beaucoup souffert, et furent jetés les uns après les autres du haut de la tour, et devant leurs parents, se brisèrent la tête. Un d'eux, Isaac, s'était caché dans un monastère et s'était fait tondre pour éviter la mort: on le dégrada de sa qualité de moine, et on le pendit.
Après son triomphe à Bourges, le roi se porta rapidement sur Ypres, château très-fort, pour punir aussi Guillaume le Bâtard, fauteur de ce perfide complot. Guillaume le Bâtard envoya des messagers aux gens de Bruges, et les gagna à son parti par ses menaces et ses caresses; mais pendant qu'il marchait contre le seigneur Louis avec trois cents hommes d'armes, une partie de l'armée du roi l'attaqua, et l'autre partie, se dirigeant par un chemin de traverse, entra dans le château par une autre porte, et s'en empara. Maître de ce château fort, le roi enleva ses biens à Guillaume, l'exila de Flandre, et condamna justement à ne rien posséder en Flandre l'homme qui avait cherché à devenir le maître de la Flandre par un crime. Ce pays ainsi lavé et en quelque sorte rebaptisé par ces divers châtiments et par une copieuse effusion de sang, et le comte Guillaume le Normand bien établi, le roi revint en France, victorieux par l'aide de Dieu.
Suger, Vie de Louis le Gros.
SUGER.
En même temps que Suger gouvernait son abbaye il commandait aussi dans le palais du roi, et remplissait ces doubles fonctions de manière que les affaires ne l'empêchaient pas d'accomplir les devoirs du monastère, et que le monastère ne l'empêchait jamais d'assister aux conseils du prince. Celui-ci avait pour lui la vénération que l'on a pour un père et le respectait comme un maître, à cause de l'élévation et de la sagesse de ses conseils. Quand il arrivait, les prélats se levaient par respect et lui donnaient la première place. Chaque fois qu'à la prière du roi les évêques s'assemblaient pour délibérer sur des affaires importantes de l'État, c'était toujours à lui qu'ils remettaient le soin de parler en leur nom; ils n'avaient garde d'ajouter quelque chose à ses paroles, comme dit Job, quand les flots de son éloquence étaient tombés sur eux goutte à goutte. Les cris des orphelins et les plaintes des veuves arrivaient par lui aux oreilles du roi; il intervenait toujours, et commandait quelquefois pour eux. Quel est l'opprimé ou l'homme ayant à se plaindre d'une injustice qui n'ait pas trouvé en lui un protecteur, si toutefois sa cause était juste. Chaque fois qu'il rendit un jugement, il ne s'écarta jamais de l'équité, ne tint jamais compte des personnes, ne se laissa pas séduire par des présents et ne se fit pas donner toujours la rétribution qui lui était due. Qui ne serait pas plein d'admiration pour son esprit, inaccessible à la cupidité, humble dans la prospérité, calme au milieu des agitations du monde et devant les périls, et à coup sur bien plus ferme qu'un si faible corps ne semblait pouvoir le supporter?
Les ennemis de ce grand homme lui ont fait reproche de la bassesse de sa naissance; mais ces aveugles et ces insensés ne pensent donc pas que c'est un plus grand éloge, et qu'il est plus glorieux pour lui d'avoir anobli les siens que d'être issu de parents nobles.... C'est l'âme qui fait les nobles, et chez Suger l'âme était évidemment telle.
Quand le poids des affaires de l'État reposait sur lui, jamais une affaire, publique ou privée, ne lui fit négliger le service de Dieu. Soit qu'il célébrât l'office au milieu de ses religieux ou avec ses domestiques, il ne se contentait pas, comme font certaines gens, d'entendre chanter les psaumes, mais il était le premier à psalmodier à haute voix où à réciter les leçons. J'ai souvent admiré en lui que sa mémoire conservait si bien tout ce qu'il avait appris dans sa jeunesse, que personne ne pouvait lui être comparé pour les pratiques et les prières monastiques; on aurait cru qu'il ne savait et qu'il n'avait jamais appris autre chose: cependant il était si instruit dans les études libérales, que quelquefois il dissertait avec une prodigieuse subtilité sur des sujets de dialectique ou de rhétorique, et plus volontiers sur des questions de théologie qu'il avait tout spécialement étudiées. Il était en effet si versé dans la connaissance des Saintes Écritures, que jamais il n'hésitait à faire une réponse précise, quel que fût le point sur lequel on l'interrogeait. La sûreté de sa mémoire ne lui avait pas permis d'oublier même les poëtes profanes; aussi récitait-il vingt et trente vers d'Horace, pourvu qu'ils continssent quelque chose d'utile. Avec une telle finesse d'esprit et une si bonne mémoire, ce qu'il avait une fois saisi ne pouvait plus lui échapper.