Les barons consultèrent ensemble, et décidèrent qu'ils enverraient à Rome des messagers auprès de l'apostole, parce qu'il leur savait mauvais gré de la prise de Zara. Ils choisirent pour messagers deux chevaliers et deux clercs, qu'ils savaient être bons pour ce message. Des deux clercs, l'un fut Nivelon l'évêque de Soissons, et maître Jean de Noyon, qui était chancelier du comte de Flandre; les deux chevaliers furent Jean de Friaise et Robert de Boves. Les messagers jurèrent sur les saints livres qu'ils feraient le message loyalement et en bonne foi et qu'ils reviendraient à l'armée.

Trois d'entre eux tinrent bien leur serment, et le quatrième mal, et ce fut Robert de Boves; car il fit le message du plus mal qu'il put, se parjura et s'en alla en Syrie auprès des autres de son parti. Mais les autres firent bien, dirent leur message comme l'avaient ordonné les barons, et dirent à l'apostole: «Les barons vous demandent pardon de la prise de Zara, l'ayant fait comme ce qu'ils pouvaient faire de mieux par la faute de ceux qui étaient allés à d'autres ports, et sans quoi ils n'auraient pu rester réunis; et sur cela, ils vous demandent comme à leur bon père que vous leur donniez vos commandements, qu'ils sont prêts à exécuter.» L'apostole répondit aux messagers qu'il savait bien que par la faute des autres ils avaient été obligés de mal faire, qu'il en avait compassion; après, il donna aux barons et aux pèlerins la bénédiction et l'absolution comme à ses enfants, et leur commanda et les pria de conserver l'armée réunie, car il savait bien que sans cette armée ne pouvait être fait le service de Dieu. Il donna plein pouvoir à Nivelon, l'évêque de Soissons, et à maître Jean de Noyon de lier et délier les pèlerins jusqu'à ce qu'un cardinal fût venu joindre l'armée.

Les croisés vont à Corfou.

Le carême étant venu, les pèlerins préparèrent leurs vaisseaux pour partir à la Pâque. Quand les nefs furent chargées, le lendemain de la Pâque, les pèlerins se logèrent hors de la ville sur le port, et les Vénitiens firent abattre la ville, et les tours et les murs........ Alors commencèrent à partir les vaisseaux et les bateaux, et il fut convenu qu'ils iraient prendre port à Corfou, qui est une île de Romanie, et que les premiers attendraient les derniers jusqu'à ce qu'ils fussent tous réunis; et ainsi firent-ils. Mais avant que le duc et le marquis partissent du port de Zara, arriva Alexis, le fils de l'empereur Isaac de Constantinople, que Philippe, roi d'Allemagne, leur avait envoyé, et il fut reçu avec grande joie et beaucoup d'honneurs. Le duc lui donna galères et vaisseaux, tant qu'il en voulut; puis ils partirent du port de Zara, eurent bon vent, et arrivèrent à Durazzo, dont les habitants rendirent volontiers la ville à leur seigneur, quand ils le virent, et lui firent serment de fidélité. Partis de là, ils vinrent à Corfou, et trouvèrent l'armée qui était campée devant la ville et qui avait tendu tentes et pavillons, et qui avait sorti les chevaux des bateaux pour les reposer. Après qu'ils eurent appris que le fils de l'empereur de Constantinople était arrivé, vous eussiez vu maint brave chevalier et maint bon sergent aller à sa rencontre et conduire maint beau destrier. Ils l'accueillirent avec beaucoup de joie et d'honneurs, puis il fit tendre sa tente au milieu de l'armée, à côté de celle du marquis de Montferrat, à la garde de qui le roi Philippe l'avait confié. Ils séjournèrent pendant trois semaines en cette île, qui est très-riche et plantureuse.

Les croisés arrivent à Constantinople.
Après avoir relâché à Andros et à Abydos, les croisés se dirigent sur Constantinople.

Ils partirent tous ensemble du port d'Abydos. Vous eussiez pu voir alors le bras de Saint-Georges[ [146] couvert et comme fleuri de nefs et de galères, et c'était merveille de regarder ce beau spectacle. Ils remontèrent le bras de Saint-Georges jusqu'à Saint-Étienne, abbaye qui est à trois lieues de Constantinople, et alors ils virent cette ville dans tout son ensemble. Les matelots jetèrent l'ancre. Vous pouvez savoir que beaucoup admirèrent Constantinople, qui ne l'avaient jamais vue et qui ne pouvaient pas croire qu'une si grande ville pût se trouver dans tout le monde. Quand ils virent ces murs élevés, et ces belles tours dont la ville était enclose tout autour à la ronde, et ces riches palais, et ces hautes églises dont le nombre était tel qu'on ne pourrait le croire si on ne les voyait pas de ses yeux, et la longueur et la largeur de la ville, on vit bien que de toutes les autres elle était la souveraine. Et sachez qu'il n'y avait homme si hardi à qui le cœur ne frémit, et ce ne fut pas sans raison, car jamais si grande affaire n'avait été entreprise depuis que le monde était créé.

Alors descendirent à terre les comtes et les barons et le duc de Venise, et ils tinrent leur assemblée à l'abbaye de Saint-Étienne. Là fut donné et pris maint avis. Toutes les paroles qui furent dites alors, ce livre ne vous les contera pas, mais à la fin du conseil le duc de Venise se leva, et dit: «Seigneurs, je connais mieux que vous l'état de ce pays, car j'y ai été autrefois. Vous avez entrepris l'affaire la plus difficile et la plus périlleuse qu'on ait jamais entreprise; aussi convient-il que l'on aille sagement. Sachez que si nous débarquons, le pays est grand et étendu, et que nos gens sont pauvres et privés de vivres; alors ils se répandront par le pays pour chercher de la nourriture; or, le pays est très-peuplé; quoi que nous fassions, nous perdrions de nos hommes, et nous n'avons pas besoin d'en perdre, car nous avons bien peu de soldats pour ce que nous voulons faire. Il y a ici près des îles[ [147] que vous pouvez voir d'ici, qui sont habitées, cultivées en blé et remplies de vivres. Allons y prendre port, et recueillons les blés et les vivres du pays. Et quand nous les aurons recueillis, allons devant la ville, et nous ferons ce que Dieu nous inspirera. Car plus sûrement guerroie celui qui a vivres que celui qui n'en a pas.»

Les comtes et les barons s'accordèrent à cet avis, et tous s'en allèrent à leurs vaisseaux et s'y reposèrent cette nuit. Et au matin, qui était le jour de la fête de monseigneur saint Jean-Baptiste en juin, on hissa les bannières et les gonfanons sur les châteaux de poupe des vaisseaux, et les écus furent disposés sur le bord des navires; chacun regardait ses armes, dont il allait avoir bientôt besoin pour se défendre.

Les mariniers lèvent les ancres et laissent les voiles au vent aller, et Dieu leur donna bon vent, tel qu'il leur convenait; aussi passèrent-ils devant Constantinople et si près des murs et des tours qu'on tira sur plus d'un vaisseau. Il y avait tant de gens sur les murs et sur les tours, qu'il semblait qu'il n'y eût rien autre chose. Ainsi Dieu empêcha de suivre la résolution qui avait été prise le soir précédent d'aller aux îles, comme si chacun n'en avait jamais entendu parler. Et maintenant ils filent sur la terre ferme aussi droit qu'ils peuvent, et ils prirent terre devant un palais de l'empereur Alexis[ [148], dans un lieu appelé Chalcédoine, vis-à-vis Constantinople, sur l'autre rive du bras, du côté de la Turquie. Ce palais était un des plus beaux et des plus agréables que les yeux puissent regarder, à cause de toutes les délices qui conviennent à un homme et qu'il doit y avoir en maison de prince.

Les comtes et les barons descendirent à terre, et s'hébergèrent dans le palais et autour de la ville, et plusieurs dressèrent leurs tentes. Alors on sortit les chevaux hors des bateaux, et les chevaliers et les sergents furent mis à terre avec toutes les armes, si bien qu'il ne resta sur les vaisseaux que les mariniers. La contrée était belle et riche et plantureuse en tous biens, et couverte de meules de blé qui avaient été moissonnées dans les champs; tant que chacun en voulut prendre, il en prit. Ils séjournèrent encore le lendemain en ce palais; et le troisième jour Dieu leur donna bon vent, et les mariniers levèrent l'ancre et dressèrent les voiles au vent. Ils allèrent ainsi à une lieue au-dessus de Constantinople, à un autre palais de l'empereur Alexis, qui était appelé le Scutaire[ [149]; là on ancra tous les bâtiments de la flotte. La chevalerie qui était hébergée au palais de Chalcédoine marcha par terre, côtoyant Constantinople, et alla aussi camper à Scutari.