Quand l'empereur Alexis vit cela, il fit aussi sortir son armée de Constantinople et la campa sur l'autre rive du bras, en face des croisés; il fit dresser les tentes, afin qu'ils ne puissent débarquer malgré lui. L'armée des Français séjourna là pendant neuf jours, durant lesquels ceux qui avaient besoin de vivres en firent provision, et c'étaient tous ceux de l'armée. Pendant ce séjour, une compagnie de braves gens sortit du camp pour garder l'armée et empêcher qu'on ne vînt la surprendre, et les fourriers explorèrent le pays. De cette compagnie fut Eudes le Champenois de Champlite, Guillaume son frère, Ogier de Saint-Chéron, Manassès de Lille, et un comte de Lombardie qui était de la maison du marquis de Montferrat; ils avaient bien avec eux quatre-vingts braves chevaliers. Ils aperçurent des tentes au pied d'une montagne, au moins à trois lieues du camp; c'était le grand-duc de l'empereur de Constantinople, qui avait avec lui au moins cinq cents chevaliers grecs. Quand les nôtres les virent, ils se partagèrent en quatre batailles et décidèrent qu'ils les iraient attaquer. Quand les Grecs les aperçurent, ils disposèrent leurs gens et leurs batailles, se rangèrent devant les tentes, et nous attendirent; mais les nôtres les chargèrent vigoureusement. Grâce à Dieu, notre Seigneur, cette mêlée ne dura qu'un peu; les Grecs tournèrent le dos, et furent ainsi déconfits à la première rencontre. Les nôtres leur donnèrent la chasse pendant une grande lieue. Ils gagnèrent là assez de chevaux, roussins, palefrois et mulets, tentes et pavillons et bien d'autres objets; puis ils revinrent au camp, où ils furent bien accueillis, et partagèrent le butin comme ils devaient.

Les croisés assiègent Constantinople et rétablissent Isaac.
1203.

L'empereur ayant fait sommer les croisés d'avoir à se retirer, les croisés le somment à leur tour de rendre le trône à son neveu. Puis ils font leurs préparatifs pour attaquer Constantinople.

Le jour fut arrêté auquel ils devaient remonter sur les vaisseaux pour ensuite débarquer, et vivre ou mourir. Et sachez que ce fut l'entreprise la plus incertaine qui fut jamais. Alors les évêques et les clercs parlèrent au peuple, l'engagèrent à se confesser et à faire leur testament, car ils ne savaient pas quand Dieu les appellerait à lui; et on le fit par toute l'armée bien volontiers et avec beaucoup de piété. Le jour fixé arriva; alors les chevaliers sortirent des vaisseaux tout armés, les heaumes lacés et les chevaux scellés; les autres gens, qui n'avaient pas tant d'importance pour le combat, restèrent à bord, et les vaisseaux furent disposés pour l'attaque. La matinée fut belle un peu après le lever du soleil.

L'empereur Alexis nous attendait sur l'autre rive avec une grande armée. On sonna les trompettes, et chaque galère remorqua un bateau pour que le passage se fît plus vite. Personne ne demande qui doit aller le premier, mais qui peut arriver arrive. Les chevaliers sortent des bateaux, se jettent à la mer jusqu'à la ceinture, tout armés et l'épée à la main, ainsi que les braves archers, les braves sergents et les braves arbalétriers. Les Grecs firent grand semblant de vouloir combattre; mais quand ce vint aux lances baissées, ils tournent le dos, s'enfuient et nous abandonnent le rivage, et sachez que jamais on ne débarqua plus bravement. Alors on commence à ouvrir les portes des palandres et à jeter les ponts dehors, à faire sortir les chevaux, et les chevaliers commencent à monter à cheval, et les batailles commencent à se ranger comme elles devaient le faire.

Le comte de Flandre chevaucha à la tête de l'avant-garde, les autres batailles après lui, chacune à son rang; ils allèrent jusqu'au camp de l'empereur Alexis, qui s'en était retourné à Constantinople, abandonnant tentes et pavillons, et là nos gens firent assez de butin. L'avis de nos barons fut de camper sur le port, devant la tour de Galata, où venait s'attacher la chaîne qui partait de Constantinople[ [150]; et sachez que cette chaîne fermait l'entrée du port de Constantinople. Les barons virent bien que s'ils ne prenaient la tour de Galata et s'ils ne rompaient cette chaîne, ils étaient perdus. Aussi pendant la nuit ils établirent leur camp devant la tour, dans la Juiverie[ [151], où il y avait ville bonne et riche. Ils firent faire bonne garde pendant la nuit. Le lendemain, ceux de la tour de Galata et ceux de Constantinople qui arrivaient à leur secours sur des barques attaquèrent les nôtres; ils coururent aux armes. Jacques d'Avesnes accourut avec sa compagnie à pied; il fut rudement attaqué et frappé au visage d'un coup d'épée qui le mit en danger de mourir; un sien chevalier monté à cheval, qui s'appelait Nicolas de Jaulain, vint bravement au secours de son seigneur, et sa belle conduite fut très-approuvée. Les cris se firent entendre dans le camp, et nos gens arrivant de tous côtés, repoussèrent si vivement les Grecs, qu'il y en eut pas mal de tués et de pris, et que beaucoup, au lieu de rentrer dans la tour, se sauvèrent dans les barques, et là il y en eut assez de noyés. Ceux qui se sauvèrent vers la tour furent poursuivis de si près par les nôtres qu'ils ne purent refermer la porte; il y eut à cette porte une grande mêlée; on enleva la tour après avoir pris et tué beaucoup des leurs.

Ainsi furent pris le château de Galata et le port de Constantinople. Fort réjouis en furent ceux de l'armée, et ils en louèrent Notre-Dame, et ceux de la ville fort abattus. Le lendemain on fit entrer dans le port les vaisseaux, les nefs, les galères et les palandres. Alors ceux de l'armée tinrent conseil pour savoir quelle chose ils pourraient faire, s'ils attaqueraient la ville par mer ou par terre. Les Vénitiens furent d'avis que l'on dressât les échelles sur les vaisseaux et que l'assaut fût donné par mer. Les Français dirent que sur mer ils ne pourraient pas si bien faire comme ils savaient, et qu'ils s'en acquitteraient bien mieux par terre quand ils auraient leurs chevaux et leurs armes. On décida à la fin que les Vénitiens attaqueraient par mer et les Français par terre. Ils séjournèrent là quatre jours.

Le cinquième jour toute l'armée prit les armes, et les batailles chevauchèrent, suivant l'ordre convenu, jusqu'en face du palais de Blaquerne; et la flotte s'avança jusqu'au fond du port, là où un fleuve se jette en la mer, que l'on ne peut passer que sur un pont de pierre. Les Grecs avaient coupé le pont, mais les barons firent travailler l'armée tout le jour et toute la nuit pour rétablir le pont. Ainsi le pont fut remis en état dès le matin, et les batailles sous les armes. Elles chevauchèrent les unes après les autres, selon l'ordre donné; elles s'avancèrent contre la ville, et pas un de la ville n'en sortit pour marcher à leur rencontre. Et ce fut grand'merveille, car pour un qu'il y avait dans l'armée, il y en avait bien deux cents dans la ville.

Alors les barons décidèrent que l'on camperait entre le palais de Blaquerne et le château de Bohémond[ [152], qui était une abbaye close de murs, et l'on tendit les tentes et les pavillons. Et ce fut une fière chose à voir, que l'armée ne put assiéger qu'une seule des portes de Constantinople, qui avait bien trois lieues de front du côté de la terre! Les Vénitiens, qui étaient sur la mer, dans les vaisseaux, dressèrent les échelles, les mangonneaux et les pierriers, et disposèrent très-bien leur attaque; et les barons commencèrent la leur du côté de terre, avec pierriers et mangonneaux. Sachez qu'ils n'étaient guère en repos, qu'il n'y avait heure de nuit ou de jour que l'une des batailles ne fût sous les armes, devant la porte, pour garder les machines et repousser les sorties. Les assiégés ne cessaient d'attaquer ou par cette porte ou par d'autres; et ils nous tenaient si serrés que, six ou sept fois par jour, il fallait que toute l'armée prît les armes, et que l'on ne pouvait pas aller chercher des vivres à plus de quatre portées d'arbalète du camp; ils étaient peu approvisionnés, si ce n'est de farine. Ils avaient peu de chair salée et de sel, et point de viande fraîche, si ce n'est celle des chevaux que l'on tuait. Sachez que toute l'armée n'avait de vivres que pour trois semaines, et qu'elle était en grand danger, car jamais tant de gens ne furent assiégés par un si petit nombre.