«Attendu qu'il est cheu une bouteille d'ancre sur les ordonnances de la police, qui est la cause que les commissaires ne la peuvent plus lire, aussi qu'ils ont les mains gourdes, monsieur le lieutenant civil sera supplié d'en faire de nouvelles; et, faisant droit sur le tout, il est ordonné que les festes seront gardées et observées, et que chacun ira à vespre et au sermon.»
—Monsieur le lieutenant, il est l'heu... heu... heure: frappez de la baguette et allez sonner.
Incontinent, chacun se lève avec tumulte. L'un va grondant, l'autre riant, l'autre se plaignant que ses jugemens n'avoient de rien servy aux complaignans, ains seulement à gausser la police; qu'il n'avoit que faire de revenir de l'autre monde pour scindicquer les actions d'autruy; qu'il y avoit assez de juges en France et officiers pour ce faire, et que le roy, de sa benigne grace, estoit encores après pour les augmenter et pour faire des edits nouveaux. Les autres disoient qu'il y viendroit à tart, que le monde n'estoit plus gruë, que les offices et les officiers estoient ruynez; l'autre disoit qu'il falloit devenir marchand, comme les Italiens, qui, sans tenir boutique, trafiquent de tout et partout, et si paroissoient nobles devant le monde. Bref, je n'ay jamais veu tel bruit, et quant les hommes et les femmes qui sont au monde seroient aussi parfaicts de corps comme Esoppe, d'esprit comme Guerin[158], de visage comme le comte de Guenesche[159], de chasteté comme la dame Catherine, que l'on ne laisseroit pas d'en parler.
Sur ce bruit, je me reveille en sursaut, duquel je ne m'estonnay pas tant que de voir un petit homme qui sortoit de ce plaidoyer ayant les actions d'Heraclite et de Democrite, qui disoit en s'en allant:
«Si le temps dure, la necessité corrigera le tout.»
La Revolte des Passemens[160].
A Mademoiselle de la Trousse[161].
Belle et sçavante de la Trousse,
Mon humeur aujourd'huy me pousse
De vous decrire les combats,
Les regrets et les embarras,
Les retraittes et les tuëries
De mesdames les Broderies,
Des inutiles ornemens,
Des Poincts, Dentelles, Passemens,
Qui, par une vaine despence,
Ruinoient aujourd'huy la France.
Leurs vains efforts et le depit
Qu'elles conceurent de l'edit
Lequel, l'an mil six cent soixante[162],
Rendit chacune mecontente;
De plus, leurs imprecations,
Leurs belles resolutions,
Les desseins de chacune d'elles,
La conversion des Dentelles,
Qui vouloient par devotion
S'enfermer en religion,
Lors qu'une pauvre malheureuse,
Qu'on appelle, dit-on, la Gueuse[163],
Sans en craindre le dementy,
Leur fit prendre un autre party,
Où, dès lors qu'elles consentirent,
Bientost après se repentirent
De s'estre mises au hazard;
Mais il estoit desjà trop tard.
Et, pour punir leur entreprise,
Je crois qu'une telle sottise
Meritoit, comme on fit aussy,
Que l'on leur fit crier mercy.
Il estoit environ les cinq heures du soir lorsque les Broderies, les Points et les Dentelles entendirent parler de la defense des Passemens. Vous pouvez vous imaginer leur surprise, après l'eclat où elles s'estoient vües à l'Entrée, et combien elles se plaignirent de la Fortune de ne les avoir elevées jusqu'au trône que pour les precipiter dans la boüe. Aussi-tost que cette fascheuse nouvelle fut divulguée partout et que le bruit universel luy eust donné une entière croyance, on ne rencontroit plus dans les ruës que des Broderies en carrosse, qui se plaignoient les unes aux autres; que des Poincts qui dans leur affliction ne prenoient pas seulement la peine de se mettre en linge blanc, et que des Dentelles qui, d'elles-mêmes, s'efforçoient de quitter la toile d'où elles devoient bien-tost estre separées. Il y avoit desjà quelques jours qu'elles deploroient leur malheur, lorsque le Poinct de Gênes, se trouvant dans la compagnie du Poinct de Raguse, du Poinct de Venise[164], et de quelques autres, se plaignit en cette manière: