C'est aujourd'huy, noble assistance,
Qu'il faut abandonner la France,
Et nous en aller bien et beaux,
Pour n'estre pas mis en lambeaux.
Ne croyez pas que je me rie;
Il faut revoir nostre patrie,
A mon gré fort pauvre ragoust,
Pour estre le baille-luy-goust
D'un mary de qui l'œil sevère
Redoute toujours l'adultère,
Ou nous serons mis en prison
Dans quelque maudite maison.
Et toi, pauvre Poinct de Venise,
Tu dois craindre pour ta franchise,
Et que t'en retournant sur mer,
Par un malheur bien plus amer,
Un corsaire, ou bien pis encore,
Ne te traitte de Turc à More;
Que peut-estre dans le serrail,
Où le jour par un soupirail
Vient le long d'une sarbatane,
Tu ne serve à quelque sultane,
Qui peut-estre, pour ton malheur,
Sera femme du Grand-Seigneur.
Encor si ce coup de tonnerre
Nous fût venu durant la guerre[165],
Peut-estre, ma foy, qu'en ce cas
Je ne m'en tourmenterois pas:
En retournant dans ma patrie,
J'eusse fait quelque menterie,
J'eusse dit quelque fausseté,
Que c'eust esté la pauvreté
Et le manquement de finance
Où chacun avoit veu la France
Qui m'eut fait revoir mon pays;
Et du Danube au Tanaïs,
On auroit cru, par ma sortie,
Que j'eusse quitté la partie,
Au lieu que l'on voit clairement
Que nous sortons honteusement.
Encor pour vous, Poinct de Raguse,
Vous qui n'estes pas une buse,
Il est bon, crainte d'attentat,
D'en vouloir purger un estat.
Les gens aussy fins que vous estes
Ne sont bons que, comme vous faites,
Pour ruiner tous les estats;
Mais pour nous autres Poincts, hélas!
Et vous, Aurillac ou Venise,
Si nous plions nostre valise,
Et si l'on nous presse si fort,
C'est, je vous jure, bien à tort.
Les autres parlèrent à leur tour à peu près aussi douloureusement que le Poinct de Gênes, lorsque, d'un autre costé, les Broderies ayant esté rendre visite aux Dentelles d'Angleterre, une vieille Broderie d'or, qui avoit desjà veu un autre decry, et qui, ne sçachant plus que devenir, s'estoit mise en tour de lit et puis avoit esté employée à la housse d'un cheval à l'entrée de la Reyne, s'efforça de consoler ses compagnes, en leur parlant de la sorte:
Sans faire la petite bouche
Il est vray, ce decry me touche,
Et m'attaque aussy fort les sens,
Comme à vous autres, jeunes gens:
Car, dites-moi, je vous en prie,
Poinct, Dentelles ou Broderie,
Qu'aurons-nous donc fait à la Court,
Pour qu'on nous chasse haut et court,
Nous par qui la noble jeunesse,
Meprisant toujours la bassesse,
N'avoit point d'autre passion
Que la gloire et l'ambition,
Pour nous seules faisant depence,
Vivoit quasi dans l'innocence,
Et ne faisoit, faute d'escus,
Que fort peu de maris cocus,
Au lieu qu'estant dans l'opulence,
Elle en repeuplera la France?
Mais ces discours sont superflus:
Mes compagnes, n'y pensons plus,
Et, sans en deviner la cause,
Soyons desormais autre chose,
Et, dans un semblable conflit,
Faisons nous toutes tour de lit:
C'est une agréable corvée;
Pour moy, je m'en suis bien trouvée.
Là, mille et mille serviteurs
Y viennent compter des douceurs,
Et j'y ai veu plus d'une duppe
Aussi bien que quand j'estois juppe.
Là-dessus, une grande Dentelle d'Angleterre, prenant la parole, dit:
Compagnes, mes chères amies,
Après toutes ces infamies,
Qui doivent bien crever le cœur
A toutes Dentelles d'honneur,
Cette infortune sans seconde
Me fait bien renoncer au monde,
Et me fait connoître assez bien
Que l'éclat du monde n'est rien,
Ce n'est qu'un vent, qu'une fumée
Eteinte plustost qu'allumée,
Et qui, dans chaque occasion,
Se changent en illusion;
Ses faveurs ne sont que des songes.
Hélas! qui peut de ces monsonges
Vous rendre compte mieux que moy?
j'habitois la maison du roy,
J'ai veu toutes ces momeries,
Que l'on nomme galanteries
Au royaume des beaux esprits.
J'ai veu ceux qui gagnent le prix:
Ces grands debiteurs de fleurettes,
Souvent caboches très mal faites,
Debitent d'un air surprenant
Des mensonges à tout venant.
Vous autres, belles Broderies,
Vous avez de ces menteries
Entendu, je pense, ma foy.
Peut-estre dix fois plus que moy;
Mais encor que cela deplaise,
Je les entendois à mon aise;
Car peut-on, sans ces deplaisirs,
Satisfaire mieux ses desirs
Que de passer toute sa vie
Dans des lieux qui feroient envie
Aux esprits les plus delicats,
Demeurant tantost sur les bras,
Tantost sur la gorge charmante
De Philis ou bien d'Amaranthe?
Quel plaisir de toucher à nu
Un beau sein tout nouveau venu!
De baiser les lys d'un visage
Non terni par l'excès de l'age!
De toucher l'embonpoint d'un bras!
Mais à tous ces plaisirs, helas!
Je decouvre bien du meconte.
Un edit nous comble de honte,
Mon cœur en est tout abattu.
Mais quoy! mon cœur, faisons vertu
Des necessités de la vie,
Et, prenant desormais l'envie
De renoncer à ce plaisir,
Que pourrions-nous, icy, choisir
Qui nous pût estre convenable,
Ou qui pût estre comparable,
Pour ne plus tourner à tout vent,
Comme d'entrer dans un couvent?
C'estoit assez bien raisonner, ce me semble, pour une Dentelle qui venoit d'un païs où la liberté de conscience n'est pas permise; et je trouve que pour le peu qu'elle avoit habité en France, qu'elle n'y avoit pas fait un petit progrès. Sa harangue entra si avant dans l'esprit de ses compagnes et les persuada si fortement, qu'elles ne songèrent plus à leur liberté, et qu'elles ne pensèrent plus qu'à faire un bon usage de leur disgrace. Mais les Dentelles de Flandre, ne pouvant pas souffrir une si rude reforme, se contentèrent d'obeir seulement à la rigueur des lois et de se cacher pour jamais aux yeux des hommes. Pour cela elles acceptèrent un party que l'on leur vint offrir de la part des filles; et, comme elles avoient toujours lié une etroite amitié ensemble, elles ne purent se resoudre de les abandonner, et quelque chose que l'on put dire pour les en detourner ne leur put faire changer la resolution qu'elles avoient prise de se mettre au bas de leurs chemises, quoiqu'on les eût averties que, si..... qui veut entièrement purger l'Estat de toutes ces superfluitez, les y trouvoit, pour la première fois, on ne repondoit pas de ce qui en arriveroit; mais que, s'il les y rencontroit pour la seconde fois, elles devroient s'asseurer qu'il les feroit mettre en pièces. Tout cela ne leur put faire changer de pensée; ce fut plus-tost un aheurtement qu'une resolution, et il n'y eut que le dessein d'estre rebelles quy leur put faire abandonner celuy qu'elles avoient pris de se loger en un poste si avantageux, où elles croyoient estre à l'abry des insultes et des insolences des hommes. Pour les Broderies, elles en voulurent faire chacune à leur teste. La lesine en fit resoudre quantité de devenir ameublements; d'autres, plus pieuses, prirent dessein de s'employer aux chasubles et aux devants d'autel des eglises. Mais celles qui avoient vieilli parmi les divertissements, ne pouvant pas faire si tost de necessité vertu, resolurent de s'employer aux habits de mascarades, esperant qu'en cet equipage elles pourroient encore estre de tous les plaisirs de la Cour, et se trouver quelquefois aux bals, aux balets, aux comedies et à tous les divertissements du carnaval.
La Dentelle noire d'Angleterre se loua à bon marché à un giboyeur pour lui servir de filets à prendre des becasses dans les bois; à quoy elle se trouvoit assez propre, dans l'habit où la mode l'avoit mise depuis peu.
Tous les Poincts resolurent de s'en retourner en leurs païs, excepté le Point d'Aurillac, qui fit plus de difficulté que les autres, craignant qu'aussy tost qu'on le verroit de retour, on ne l'employa à passer les fromages d'Auvergne, dont la senteur lui estoit insupportable, après avoir gousté la civette, le musc et l'eau de fleurs d'orange, dont il estoit arrosé tous les matins dans Paris, soit que ce fut pour corriger l'odeur de quelque gousset ou quelque sueur trop aigre, ou pour attirer les amans, comme on amorce les pigeons d'un colombier.
Chacun, dissimulant sa rage,
Doucement plioit son bagage,
Resolu d'obeir au sort,
Ne se voyant pas le plus fort,
Lorsqu'une petite rusée,
Leur donnant une autre visée,
Leur fit bien, dessus ce sujet,
A toutes changer de projet.
Cette petite revoltée s'appeloit la Gueuse, qui arriva d'une petite ville autour de Paris, qui s'en vint comme une enragée faire un vacarme epouvantable; elle leur dit, quoy qu'elle ne fut pas de si bonne maison, qu'elle avoit le cœur aussi bien placé qu'une autre, et que, quand elle seroit toute seule de son party, elle ne souffriroit pas que de semblables injustices demeurassent impunies; qu'elle ne sçavoit pas quel refuge elles avoient decidé de prendre, mais que, pour elle, elle n'avoit pas assez d'esprit pour decouvrir où elle pourroit se retirer, puisqu'on ne lui offroit pas même une place à l'hospital; que, si on la vouloit croire, elle engageoit sa chaînette qu'elle les remettroit toutes dans leur eclat; qu'au reste, elles ne doivent pas estre si degoustées que de ne vouloir faire alliance avec elle; qu'elle avoit eu pour le moins d'aussi beaux emplois que les autres, et que, si on s'estoit servi d'elles pour le faste et pour eblouir les yeux, que, pour sa discretion, on lui avoit confié les plus grands secrets des dames.