Tout ce discours rempli d'audace
Fit regarder chacun en face;
On fut un temps sans dire mot,
Chacun croyant estre un grand sot;
Puis, rompant ce morne silence,
Chacun, pour dire ce qu'il pense,
Voulant parler à haute voix,
Tous commencèrent à la fois;
Ce qui causoit un grand vacarme.
Mais après, de crainte d'allarme,
On appaisa tout ce grand bruit;
Et, comme il estoit desjà nuit,
Chacun, se retirant d'emblée,
Prit lors congé de l'assemblée,
Et, se frappant dedans la main,
Toutes dirent qu'au lendemain
Elles s'assembleroient encore
Dès qu'on découvriroit l'aurore
Se montrer dessus l'horizon,
Toutes, dedans quelque maison,
Afin de voir plus net qu'un verre
Tous les accidens de la guerre;
Que la nuit il faudroit resver
A ce qui pourroit arriver.
Cependant ils remercièrent
Madame Gueuse, et la prièrent,
Dedans des accidents pareils,
De leur fournir de ses conseils.
Ainsi finit, comme je pense,
Cette agreable conference.
C'estoit une chose assez agreable à mon gré d'entendre des Dentelles discourir de la guerre, raisonner sur toutes ses difficultez, en prevoir toutes les disgraces, et parler en leur langage sur tous les evenements d'une chose si douteuse. Le lendemain, un Passement qui estoit accoustumé à ne point dormir, pour avoir servy depuis dix ans à la coëffe du bonnet de nuit d'un vieux jaloux, les alla esveiller deux heures plus matin qu'on avoit arresté, et elles se trouvèrent toutes, comme elles s'estoient donné le mot, au logis de Perdrigeon[166], croyant que ce devoit estre un lieu de seureté pour elles; mais elles rencontrèrent la place occupée par les Rubans, qu'elles trouvèrent si bouffis d'orgueil de n'estre pas compris dans l'edit, qu'ils en estoient insupportables, si bien que, ne voulant pas avoir de commerce avec de telles gens, qu'elles ne prenoient que pour des esclaves ou des foux que l'on ne laisse jamais sans estre liez, que la superfluité avoit mis en credit seulement depuis le règne de Louis XIII, et qui ne passoient auparavant que pour des noüeurs d'aiguillettes, à qui on faisoit mettre bien souvent les fers aux pieds, comme à des criminels, elles s'assemblèrent toutes au Vase d'Or, dans la ruë Saint-Denis, où on les receut à bras ouverts.
Là, chacun, parlant à sa teste,
Raisonnoit ainsi qu'une beste;
Un autre, se tenant debout,
Vouloit mettre son nez partout;
Tel qui proposoit une affaire
Aussy-tost conclut le contraire;
L'autre, faisant le rafiné,
Se tourmente comme un damné;
L'autre, de tout faisant mystère,
Parle, raisonne, delibère.
Enfin, pour le dire inter nos,
Ce n'estoit du tout qu'un cahos.
Mais cependant, foy de Dentelle,
Disoit, pour temoigner son zèle,
Un grand Cravate fanfaron[167],
Il nous faut venger cet affront;
Revoltons-nous, noble assemblée:
J'en ai l'ame trop bourrelée.
Et dit, en jurant par la mort:
Voyons qui sera le plus fort.
Vous pouvez vous imaginer facilement combien ce discours chatoüilla l'oreille de la Gueuse, qui n'aspiroit qu'à la revolte et la sedition. Quelques unes remontrèrent toutes les difficultez qu'il y avoit dans une semblable entreprise, veu que, n'etant plus en credit, elles manqueroient de toutes les choses necessaires; mais ce doute fut bientost levé par un Poinct, qui asseura qu'il trouveroit credit de deux millions dans Paris, et peut-estre davantage, si on pouvoit voir quelque jour leur entier retablissement.
Il n'en fallut pas davantage
Pour leur augmenter le courage.
Là-dessus, le Poinct d'Alençon,
Ayant bien appris sa leçon,
Poinct qui sçavoit plus d'une langue,
Fit une fort belle harangue,
Remplie de tant de douceurs,
Qu'elle ravit, dit-on, les cœurs.
Chacun temoignoit sa furie,
Lorsque de la Coutellerie
Il leur vint, par un coup du sort,
Dit-on, un très puissant renfort:
C'estoient Mesdames les Espées,
Encor presque toutes trempées
Du noble sang des ennemis.
Ces Espées, après que le port d'armes fut defendu, plus tost que de demeurer inutiles, s'estoient resolües de se raccourcir, c'est-à-dire les Couteaux de devenir couteaux de poche, et les Escotades de se changer en bayonnettes; et, pour en venir du projet à l'execution, elles s'en alloient toutes ensemble à la Coutellerie, lorsqu'entendant parler de la revolte des Passemens, elles changèrent bien tost de dessein et se resolurent de leur aller offrir leur service. Vous pouvez vous imaginer si on les receut favorablement et si on fit leur composition avantageuse. Premièrement, on leur promit que, si le parti demeuroit victorieux, pas une de toutes celles qui se seroient employées pour leur service ne pendroit plus qu'à des baudriers en broderie; qu'on les feroit toutes damasquiner à la mode, et qu'elles ne coucheroient plus que dans des fourreaux parfumés. Les Poincts mesme leur promirent, de leur part, de les mettre en si haut credit auprès des dames, qu'elles passeroient desormais, aussi bien que les plumes, pour l'ornement le plus surprenant et le plus avantageux pour leur plaire.
On dit que quelqu'une d'entre elles,
Qu'on disoit venir du Marais,
Leur apprit aussi des nouvelles
De leurs amis les Pistolets.
Tout aussi-tost, de haute lute,
A l'instant même l'on depute
Vers ces ennemis de la paix;
On les asseura desormais,
Quelque chose qui pût leur plaire,
Tout au moins de les satisfaire;
Que, s'ils aidoient à les venger,
Et les tiroient de ce danger,
Pour plus grande reconnoissance,
On ne les chargeroit, en France,
Qu'avec des poudres de parfum,
Et quelques anis de Verdun.
Il ne fallut pas grande eloquence pour persuader les Pistolets d'accepter un semblable party. La misère où ils estoient les y fit bien-tost resoudre; et, comme ils ne voyoient aucune ressource d'autre part, ces propositions leur eblouissant les yeux, ils promirent de faire merveille, ce qui remit le cœur au ventre de bien des Poincts et de bien des Broderies, qui n'auroient autrement accepté la guerre qu'à ecorche-cul. Combien vit-on après cela de Dentelles qui se faisoient toujours blanches de leurs espées! Pour s'exciter les unes les autres, elles se racontoient les occasions perilleuses où elles s'estoient rencontrées. Telle Dentelle de Flandre disoit avoir fait deux campagnes sous Monsieur le Prince, en qualité de Cravate; une autre se vantoit d'avoir appris le mestier sous Monsieur de Turenne; une autre racontoit comment elle avoit esté blessée au siége de Dunkerque, et que, s'il n'y paroissoit plus, c'estoit qu'elle s'estoit fait penser sur le metier. Il se trouvoit mesme une grande Garniture toute entière de Poinct de Raguse qui disoit avoir appris le mestier sous Monsieur de Candale[168], lors qu'il commandoit en Catalogne. Enfin on entendoit raconter partout un nombre infini de belles actions. Il n'y en avoit presque pas une qui ne se fût rencontrée à quelque siége, à la journée d'une bataille, et qui n'eust du moins fait deux ou trois campagnes; et telle Broderie qui n'avoit jamais esté plus loin que du fauxbourg Saint-Antoine[169] au Louvre racontoit mille beaux exploits qu'elle avoit faits, tantost sous un tel capitaine, et tantost sous un autre chef.
Ainsi souvent les ridicules,
Rencontrant des esprits crédules,
Se vantent de mille beaux faits,
Et, pour que chacun les honore,
Leurs testes, dignes d'hellebore,
Racontent des combats qu'ils ne virent jamais.
Ce n'est pas une chose rare dans le monde que ces sortes d'extravagances. Combien voyons-nous tous les jours de ces braves jusqu'au degainer! Combien de ces gens qui se font tenir à quatre, pourveu qu'il y ait quelqu'un pour les separer, et qui ne parlent que de mettre sur le carreau, de casser les jambes et d'abattre un bras, pourveu qu'ils aient perdu l'ennemi de veüe! Nos Passemens en firent bien de même lors qu'ils virent le renfort des Espées et des Pistolets; jamais on ne vit de plus grands rodomonds. Une Dentelle d'Angleterre s'ecria là-dessus: