Qu'aurons-nous donc à redouter,
Puisque la Cour reste sans armes?
Je crois qu'il ne faut pas douter
Qu'elle ne fasse un beau vacarme;
Mais sans que sa fureur nous donne aucune allarme,
Il la faudra laisser pester.
Cette Dentelle s'imaginoit qu'elle n'avoit plus à craindre que quelque hallebarde ou quelque pertuisanne, dont les coups passeroient d'outre en outre sans l'offencer. Le Poinct de Gênes, qui avoit le corps un peu plus gros, dit qu'il ne s'en mettoit guères en peine, et qu'il feroit faire des caisses à l'épreuve de la pique et du baston à deux bouts. La Broderie, étant faite en chemise de mail, se mit à siffler quand elle entendit parler de toutes ces difficultez, si bien qu'on ne vit jamais de gens si braves, parce qu'elles s'imaginoient n'avoir plus rien à redouter. Là-dessus il leur vint encore un autre avis, que, pour quelque desordre, on vouloit defendre les mascarades; ce qui n'encouragea pas peu les Broderies, tant à cause qu'elles voyoient leur beau dessein renversé, que parce qu'elles s'imaginoient que cela renforçoit leur party, et qu'elles s'en pourroient servir d'espions dans leur armée, sans qu'on les pût jamais reconnoistre.
Enfin tout estoit résolu,
Et chacun d'eux, hurlu brelu,
Vouloient demeurer sans oreilles
Si tous ne faisoient des merveilles;
Et, sans presque avoir contesté,
Ils signèrent tous le traitté,
Qui fut depuis mis en lumière,
A peu près de cette manière:
Aujourd'hui, solennellement
Nous jurons, foy de Passement,
Foi de Poincts et de Broderie,
De Guipure, d'Orfevrerie,
De Gueuse de toute façon,
Que nous voulons mettre à rançon
La Cour du Roy, nostre bon sire,
Et que, ce qui sera le pire,
Nous voulons bannir hautement
Le Conseil et le Parlement,
Pour, d'une honteuse manière,
Avoir voulu faire litière
Tant des plus nobles ornemens
Que de nous autres Passemens;
Qu'il faut que le diable s'en pende,
Ou qu'on les condamne à l'amende;
Que pour semblables trahisons,
Pour telles et autres raisons,
Voulant toujours aller grand'erre[170],
Nous voulons déclarer la guerre,
Et dire partout hautement,
Que, sans un restablissement
Qui fût d'éternelle durée,
La guerre sera déclarée.
A tous ennemis du repos,
Et que nous casserons les os
A ceux qui voudront entreprendre
Tant seulement de les defendre.
Ce que nous signons tout entier,
Ce dix-huitième janvier,
Tant les nouvelles Broderies,
Comme celles des Friperies,
Tant les Gueuses, les Agremens,
Comme nous autres Passemens.
Le traitté ayant esté signé, on ne songea plus qu'à choisir un poste avantageux pour les trouppes; mais il s'emeut quantité de difficultez sur ce sujet. Les uns soutenoient par mille raisons qu'il falloit sortir de Paris, parceque, tant que l'on habiteroit avec ses ennemis, il estoit impossible de se garentir de leurs embusches; que, si l'on faisoit ce pas en arrière, ce n'estoit que pour mieux sauter, et qu'il valoit bien mieux voir venir l'ennemy à soy que de l'avoir de quelque costé que l'on se tourne. Mais une Dentelle, qui avoit autrefois servy à....., soustint qu'elle sçavoit par experience que de quitter Paris estoit perdre la partie, et qu'il valoit bien mieux s'emparer du terrain et le disputer, que de l'abandonner sans esperance de le prendre puis après d'emblée; que, de plus, elle sçavoit bien qu'ils ne manqueroient pas de partisans qui leur donneroient tous les jours de nouvelles forces et de nouvelles lumières des affaires; au lieu qu'estant hors de Paris, on n'en pourroit sçavoir que par des espions; et que, le regiment des gardes estant tous les jours à l'affut pour les decouvrir, ils en perdroient autant qu'ils en feroient sortir de leur armée.
Il s'emeut encor une seconde difficulté pour sçavoir si on feroit la guerre ouvertement; si on mettroit d'abord le siége devant quelque place et si on rangeroit tout d'un coup l'armée en bataille, ou bien si on se menageroit d'avantage, si on ne se contenteroit pas de repousser les insultes, et si on ne se mettroit pas plus-tost en estat de faire une retraite honorable que de s'engager tout d'un coup dans des combats dont le seul appareil seroit capable de les espouvanter. On fut encore partagé sur cet article. Les uns soustenoient que c'estoit trop hazarder que de donner bataille tout d'un coup, qu'il estoit difficile que des trouppes qui n'avoient habité que parmi des femmes fussent si tost aguerries, et que, si elles venoient à la perdre, elles seroient perdues sans resource et ne se rallieroient jamais. Les autres soutenoient que les premiers efforts estoient toujours les plus violents; que tel qui fournissoit bien une carrière n'estoit pas toujours à l'epreuve d'une seconde, et que les cœurs mal aguerris se ralentissoient assez tost; que la moindre pluie et le moindre mauvais temps les rendroient toutes moles et sans vigueur; que, ne combattant pas à force ouverte, on les dissiperoit toutes petit à petit; que deux millions n'estoient pas suffisans pour faire subsister si longtemps une armée si nombreuse, et que, quand leurs finances seroient épuisées, elles ne voyoient pas à qui elles pourroient avoir recours. Comme elles en estoient à toutes ces difficultés, une d'entre elles, dont je n'ay pu sçavoir le nom, les vint avertir qu'elle avoit pratiqué sous main une affaire d'une haute importance, et que, moyennant une somme assez considerable, elle s'estoit renduë maistresse de la Foire de Saint-Germain; mais qu'il luy estoit defendu d'en ouvrir les portes publiquement jusques au troisième de fevrier, et que cependant il faudroit faire marcher toutes les trouppes et garnir la place de toutes sortes de munitions. Ce dernier advis les emporta tout d'un coup; on se resolut que l'on demeureroit dans Paris; que l'on tiendroit toujours l'armée en bataille, de peur d'être surprises; que l'on feroit tous les jours des sorties considerables, et que par ce moyen on pourroit se menager sans rien craindre. Là-dessus on donna les ordres necessaires à toutes les trouppes, et on ordonna qu'elles fileroient petit à petit, et que, sans faire aucun bruit, elles se rendroient dans la place; ce qui fut executé ponctuellement jusqu'au troisième de fevrier, auquel jour le generalissime Luxe, avec la Superfluité et le Vain-Orgueil, qui ne l'abandonnoient jamais, leur firent faire la revue et les rangèrent en bataille, comme vous verrez par la suite.
Mais pendant que ce jour viendra,
Abandonnons un peu la prose
Et discourons sur autre chose;
Parlons de ce qu'il vous plaira.
Par le dieu qui lance les flames,
Dites-moy pourquoy vos attraits
Ne seront-ils faits tout exprès
Que pour faire enrager nos âmes?
Vous, pour qui cent cœurs, chaque jour,
Souffrent mille cruelles gehennes,
Vous qui causez toutes leurs peines,
Pourquoi n'aurez-vous point d'amour?
Quoi! ny le rang, ny le merite,
Le renom, l'esprit, ny le cœur,
A votre inhumaine rigueur
Ne feront point prendre la fuite?