A Paris, chez Jean Martin, ruë de la Vieille-Boucherie, à l'Escu de Bretagne.
M.D.C.XXVI.
In-8o.
Comme il n'y a rien qui oblige davantage les bons esprits au contentement que la curiosité qu'ils ont tousjours d'apprendre ce qu'ils ne sçavent pas, j'ay creu en obliger beaucoup de ceste espèce en leur faisant voir, par un veritable recit, les plus belles magnificences, les plus beaux triomphes et les choses les plus remarquables que l'antiquité nous aye laissé pour un mariage d'entre un prince et une princesse seulement. Pour en venir à la pure verité et ne point entretenir les lecteurs de fantaisies imaginaires, comme beaucoup d'autres qui de rien font des choses de grand prix, je commenceray à dire:
Que Betheleem Gabor, prince de Transilvanie, estant arrivé à Cacha pour y solemniser son mariage avec la princesse Catherine de Brandebourg, voulut luy-mesme, comme un grand capitaine qu'il est, faire les logemens des ambassadeurs qui le devoient aller trouver, et faire orner devant luy tous les autres destinez pour les delices de ses nopces.
Le premier ambassadeur qui luy arriva fut celui du prince de Walachie, accompagné de cent cinquante gentilshommes, lequel, après avoir eu audience, luy presenta deux grands chevaux si richement enharnachez que la description que j'en voudrois faire icy effaceroit quelque chose de la valeur et de l'estime d'un si riche present.
A ceste arrivée succeda celle des ambassadeurs du prince de Poulogne, l'evesque de Cracovie, duc de Sburas et de Strastota et Sendomiria. Il n'en vint point de la part du roy de Poulogne, pourceque, quelques jours d'auparavant, le prince de Transilvanie s'estoit offensé contre Sa Majesté de ce que, luy envoyant par un courrier un pacquet où il n'avoit point mis les qualitez au dessus, il ne le voulut pas recevoir à ceste occasion, et le renvoya avec ceste responce au roy, qu'il ne devoit point feindre à luy donner les tiltres et les qualitez dont l'empereur et les autres roys et princes de la chrestienté le qualifioient; que, ne le faisant pas, il luy tesmoignoit n'estre pas son amy, veu qu'en cela c'estoit comme s'oposer à son bonheur et à sa gloire[234].
Un bacha arriva après, de la part du grand-seigneur, suivy d'une belle compagnie de Turcs et Tartares, au devant duquel le prince envoya son carrosse et quantité de seigneurs de qualité, avec cinq cens lanciers, qui conduisirent cest ambassadeur jusques à son logis; le son des tambours et des flustes, qui sont les instrumens ordinaires dont ceste nation se sert pour les plus grandes resjouissances, ravissoit les cœurs d'admiration, estonnant la terre et resjouissant le ciel. Comme l'ambassadeur eust esté ouy, il presenta au prince, de la part de son maistre, deux grands chevaux turcs avec les caparaçons et les crinières de toille d'or, et treize hommes turcs, dont trois presentèrent chacun un habit à la turque de toille d'or, trois autres chacun un de toille d'argent, et les autres sept des estoffes les plus precieuses dont les plus grands princes se servent en ce pays-là. Le mesme jour, le prince fit un festin au bacha et à toute sa suitte, où il n'y eust pas moins de despence qu'à celuy de Marc-Anthoine avec Cleopâtre. C'est là qu'il prit la place d'honneur et beut à la santé du grand-seigneur, la teste couverte, ce qui estonna fort toute la compagnie.
Le prince, qui a bon jugement et bon esprit, prévoyant et craignant tout ensemble les disputes qui pourroient survenir pour les presceances entre l'ambassadeur de l'empereur, qui devoit arriver le lendemain, et celuy du grand-seigneur, et jugeant aussi qu'à cause du grand nombre de gens qu'avoit amené le bacha il ne pouvoit plus longtemps sejourner sans beaucoup d'incommodité, il se servit de ceste ruse admirable pour le renvoyer honnestement sans lui deplaire, qui fut qu'il l'asseura avoir apris par un courrier exprès que sa maistresse estoit malade de la petite-verolle, et que pour ce sujet il l'alloit trouver, comme le devoir l'y obligeoit, de telle sorte que, ne sçachant pas l'heure certaine de son retour, il luy conseilloit de s'en retourner trouver son maistre; ce qui fut aussitost executé que resolu: car le bacha s'en retourna le lendemain; et la prompte arrivée de la princesse, et son visage aussi frais qu'à l'ordinaire, montrèrent bien que c'estoit bien par consideration d'estat que le prince de Transilvanie avoit ainsi congedié le bacha.
Le lendemain de ce departement, les ambassadeurs de l'empereur, de son fils, esleu nouvellement roy d'Hongrie[235], de l'électeur et du duc de Bavière, accompagnez de cinq cens chevaux beaux et lestes, au devant desquels le prince envoya six carrosses et un regiment de deux mille Poulonnois à pied, qui les conduisirent jusques aux logis qu'on leur avoit preparez, où l'on posa en haye force gens de guerre, qui tenoient depuis leurs maisons jusques au palais du prince.
Après les audiances particulières, l'ambassadeur de l'empereur presenta une chaisne d'or esmaillée, reprise par couplets avec force diamans, prisée à soixante mille richedales.