Histoire des insignes faulsetez et suppositions de Francesco Fava, medecin italien, extraicte du procez qui luy a esté faict par Monsieur le grand Prevost de la connestablie de France.
A Paris, chez Pierre Pautonnier, ruë Sainct-Jean-de-Latran, à la Bonne-Foy, et Lucas Bruneau, rue Sainct-Jean-de-Latran, à la Salemandre. 1608.
Avec privilége du Roy[71].
On ne sçait certainement pas le nom, le païs et la profession de l'homme dont cette histoire fait mention: tantost il a pris le nom de Cesare Fiori et tantost de Francesco Fava; ore il s'est dit medecin, ore marchand, maintenant de S.-Severin, près de Naples, et maintenant de Capriola, sur les confins de la Ligurie. Ceux qui le pensent avoir mieux cognu disent qu'il est d'une honneste famille de Finale, près de Gennes[72]. Quoy que ce soit, d'autant qu'en justice il a dit se nommer Francesco Fava, docteur en medecine, natif de Capriola, il sera ainsi nommé et designé.
Francesco Fava donc, medecin natif de Capriola, au printemps de son age, courut une partie des provinces d'Italie, ès quelles il exerça la medecine, et fut recommandé principalement pour estre sçavant et expert en la cognoissance et cure des venins. En l'age de trente-quatre à trente-cinq ans, il se ferma à Orta, au comté de Novarre, où, faisant sa profession de medecine, il s'enamoura de Catherine Oliva, fille d'un Oliva, marchand d'huiles, y demeurant. Il la demanda en mariage, se nommant Cesare Fiori, de S.-Severin, près de Naples; et parce que Oliva ne le cognoissoit que par sa renommée et ne sçavoit de quel lieu ny de quelle extraction il estoit, ny mesme s'il estoit à marier, il desira s'en instruire et en avoir quelque tesmoignage. Fava, pour satisfaire à ce desir, fait luy-mesme un acte du juge de S.-Severin, qu'il escrivit et scella authenthiquement, par lequel il estoit certiffié de sa preud'hommie, qu'il estoit de la maison des Fiori S.-Severin, et n'estoit point marié. Oliva, sur ceste asseurance, luy donna sa fille pour femme, et a ce mariage duré dix ou onze années, pendant lesquelles Fava a eu plusieurs enfans de sa femme, dont ne sont restez que trois à present vivans, l'aisné qui est un fils agé de neuf à dix ans seulement. Après avoir quelque tems demeuré à Orta, Fava change son habitation et son nom, transporte son domicile à Castelarca, distant de sept à huit lieuës de Plaisance, sur le Plaisentin mesme, et se fait nommer Francesco Fava[73].
Au commencement de l'an mil six cens sept, Fava, se voyant, comme il a dit (soit par excuse ou en verité), chargé de femme et d'enfans, et qu'il ne pouvoit de son art de medecine survenir à la despense de sa maison, se resolut, par un coup perilleux, de se mettre en repos le reste de sa vie, et sur ceste resolution prit cinquante escus qu'il avoit chez luy, partit de Castelarca vers le tems de Pasques, et s'en alla à Naples, où estant il s'enquiert des banquiers qui avoient plus de reputation, entre lesquels il fit eslite d'un nommé Alexandre Bossa, auquel il s'adressa, feignant d'estre abbé et d'avoir affaire d'une lettre de change de cinquante escus pour faire tenir à Venise à un sien nepveu, estudiant à Rome, mais que, pour lors, il disoit avoir envoyé à Venise pour quelques affaires; baille les cinquante escus à Alexandre Bossa, et prend de luy lettre de change de pareille somme. Il garde ceste lettre quinze jours, pendant lesquels luy, qui avoit la main fort instruite et hardie à l'escriture, s'estudie à imiter et contrefaire la lettre d'Alexandre Bossa[74]. Au bout des quinze jours, il reporte la lettre à Alexandre Bossa et retire ses cinquante escus, luy faisant entendre que ses affaires estoient faites à Venise, et qu'il n'avoit plus de besoin de s'y faire remettre aucuns deniers.
En pratiquant en la maison d'Alexandre Bossa pour prendre ceste lettre de change et la rendre, Fava avoit pris en l'estude quelques missives de neant, mais qui pouvoient autant servir à son dessein que papiers de consequence, d'autant qu'elles estoient escrites de la main d'Alexandre Bossa et de Francesco Bordenali, son complimentaire; et mesme un jour, ayant espié le tems qu'il n'y avoit en l'estude d'Alexandre Bossa qu'un jeune garçon, il feignit d'avoir affaire à Alexandre Bossa et de vouloir attendre qu'il fust de retour de la ville, et pria ce jeune garçon de l'accommoder de papier, plume, ancre, cire et cachet, pour faire une couple de missives à quelques uns de ses amis, en attendant que son maistre retourneroit. Cela ayant esté permis à Fava, il fit cinq ou six missives, chacune desquelles il cacheta et enferma dans une couverture de papier aussi cachetée.
De ces missives il s'en servit à deux fins: l'une pour voir la marque du papier sur lequel escrivoit ordinainement Alexandre Bossa et en achepter de pareil, comme il fit, non pas à Naples, où il n'en peut trouver, mais en la ville d'Ancone, allant de Naples à Padouë; l'autre pour cacheter ses lettres du cachet mesme d'Alexandre Bossa, ce qu'il fit aussi, car, estant au logis, il leva les cachets qu'il avoit apposez tant aux missives qu'aux couvertures, en mouillant un peu le papier du costé où n'estoit pas la marque du cachet. Cela se faisoit assez facilement, d'autant que ce n'estoit pas cire d'Espagne[75], mais molle seulement[76]. Il garda ces cachets pour s'en aider quand il en auroit besoin, soit pour les appliquer sur les lettres qu'il vouloit falsifier, ou pour faire un cachet de marque semblable à celle d'Alexandre Bossa.
Outre les quinze jours que Fava avoit sejourné à Naples, il y sejourna encore un mois et demy, pendant lequel il s'instruisit et s'asseura du tout à falsifier l'escriture d'Alexandre Bossa et celle de Bordenali.