Sur le point de son partement, il veid un pauvre miserable condamné à la mort, et que l'on alloit executer pour avoir fait une faulse lettre de change de quarante ou cinquante escus; mais, de bonne rencontre pour ce miserable, passèrent par le lieu du suplice les vice-rois de Naples et de Sicile, et le cardinal d'Aquaviva, qui lui firent grace[77].

Plus encouragé de ceste grâce que retenu de la condemnation de ce faussaire, Fava, au mois de juillet, part pour Naples et vient à Padouë pour executer le stratagème de faulseté qu'il avoit desseigné.

A Padoüe, il s'habille en simple prestre[78], et va, sur le soir, trouver l'evesque de Concordia[79], dont il avoit autrefois oüy parler, suppose et luy fait entendre qu'il estoit l'evesque de Venafry, au royaume de Naples[80]; que quelques seigneurs napolitains, ses ennemis, luy avoient mis sus d'avoir fait l'amour et abusé de la compagnie d'une niepce du duc de Caetan[81]; que ceste accusation l'avoit rendu fugitif de son evesché et fait aller à Rome pour se justifier vers Sa Saincteté, mais qu'y estant, ses ennemis avoient une infinité de fois conspiré contre luy et dressé des attentats à sa personne, tant à force ouverte que clandestinement, ayant voulu corrompre par argent l'un de ses serviteurs afin de l'empoisonner, en telle sorte qu'il avoit esté contraint, pour garantir sa vie, de se deguiser et sortir de Rome, et qu'à grand peine et à grand crainte, ainsi desguisé, il estoit ainsi arrivé à Padoüe en sa maison, où il venoit comme à un sainct asile et au port de son salut, le prioit de lui tendre les bras en son affliction, le recevoir, ayder et favoriser. La faveur qu'il desiroit de luy estoit que, par son moyen et par sa creance (n'osant luy-mesme l'entreprendre de peur d'estre descouvert de ses ennemis), il peut avoir un homme souz le nom et par l'entremise duquel il se peut faire remettre à Venise dix mille ducats qu'il avoit à Naples entre les mains du seigneur Giovan-Baptista de Carracciola, marquis de Sainct-Arme, et frère de l'archevesque de Bary[82], desquels seuls il estoit assisté en son malheur comme de ses amis et alliez, ayant promis une sienne niepce en mariage, avec cent cinquante mil ducats au sieur marquis de Sainct-Arme, dont les nopces se devaient solemniser à Pasques, et que de ceste somme de dix mil ducats il vouloit achetter des diamants, perles et chesnes d'or, pour faire des presens à quelques princes et seigneurs qui pouvoient pacifier son affaire et le remettre en son evesché.

L'evesque de Concordia pleint sa fortune, luy promet toute faveur et assistance, et particulierement de luy aider d'un sien amy et confident, nommé Antonio Bartoloni, marchand banquier, demeurant à Venise, souz le nom et par le moyen duquel il pouvoit facilement se faire faire à Venise la remise des dix mil ducats qu'il avoit à Naples entre les mains du marquis de Sainct-Arme, sans qu'il fust besoin qu'il s'y employast et s'en entremist.

Fava remercia l'evesque de Concordia de la courtoisie de ses offres, et, les acceptant, luy dit qu'il en escriroit promptement au marquis de Sainct-Arme, afin que, suivant cet ordre, il luy fist tenir ses dix mil ducats; prend congé de l'evesque de Concordia, qui le voulut honorer et conduire jusques à la porte de la maison; mais Fava le pria de ne point passer outre, de creinte que ceste ceremonie ne le fist recognoistre pour tel qu'il estoit. Un des anciens et honorables serviteurs de l'evesque de Concordia, nommé dom Martino, arrivant sur ce depart, soit qu'il le dît comme il le pensoit, ou qu'il eût ouï parler Fava, et qu'il fût bien aise d'en conter à son maistre, dit à l'evesque de Concordia qu'il avoit veu cet homme en la ville de Rome habillé en evesque. Si l'evesque de Concordia eust eu quelque soupçon de la qualité de Fava, il l'eust lors perdu par ce tesmoignage que luy en donnoit dom Martino.

Fava, suivant ce qu'il avoit fait entendre à l'evesque de Concordia, feint d'avoir escrit et laissé passer dix jours, qui estoit le temps qu'un courrier pouvoit sejourner pour aller de Padoüe à Naples et retourner de Naples à Venise, et au bout de ce temps baille à Octavio Oliva, l'un des frères de sa femme qu'il avoit mené avec luy, un pacquet de lettres, afin de l'aller porter (comme courrier venant de Naples) à Venise, en la maison d'Angelo Bossa, marchand banquier, oncle et correspondant d'Alexandre Bossa, banquier, demeurant à Naples.

Le pacquet est rendu par Octavio Oliva à Angelo Bossa, qui trouve dedans une lettre à lui adressante de la part d'Alexandre Bossa, et un autre pacquet de trois lettres qui venoient du marquis de Sainct-Arme, et s'adressoient, l'une à l'evesque de Venafry, l'autre à l'evesque de Concordia, et la dernière à Antonio Bertoloni. Ce pacquet de trois lettres est envoyé par Angelo Bossa à l'evesque de Concordia. L'evesque de Concordia, ayant veu sa lettre, manda l'evesque de Venafry, luy rendit la sienne, et fit pareillement tenir à Venise celle d'Antonio Bertoloni, avec un advis qu'il luy donnoit de cet affaire, non pas qu'il luy dist que celuy pour lequel il avoit à recevoir les dix mil ducats fust l'evesque de Venafry, ny la cause pour laquelle le negoce se traittoit de ceste façon, mais simplement le prioit de recevoir ceste somme pour un prelat de ses amis, lorsque l'on luy en envoyeroit lettre de change, pour en faire comme il luy diroit après.

Toutes ces quatre lettres estoient lettres faulses, que Fava avoit escrites, sçavoir: celle d'Alexandre Bossa sur le papier achetté à Ancone, et cachetée du cachet mesme d'Alexandre Bossa, et celles du marquis de Sainct-Arme de papier, escriture et cachet à fantaisie.

La lettre d'Alexandre Bossa à Angelo Bossa portoit: Je vous donne advis que monsieur le marquis de Sainct-Arme, dans deux ou trois jours, au plus, que monsieur l'archevesque de Bary, son frère, sera arrivé à Naples, me doit compter dix mille ducats pour les faire remettre par vous au sieur Antonio Bertoloni, marchand banquier demeurant à Venise, et estre employez en diamans, perles et chesnes d'or.

La lettre qui s'adressoit à l'evesque de Venafry contenoit: J'ay appris par les vostres que vous estes à present refugié près de monsieur l'evesque de Concordia, et qu'il vous a promis de vous favoriser du nom et ministère du sieur Antonio Bertoloni, marchand banquier demeurant à Venise, pour vous faire toucher les dix mille ducats que nous avons à vous. Si tost que monsieur l'archevesque de Bary, mon frère, qui a vos deniers entre les mains, sera retourné à Naples, qui sera dans deux ou trois jours au plus, je vous en envoyerai la lettre de change souz le nom du sieur Bertoloni pour employer en diamans, perles et chesnes d'or, ainsi que le desirez.