Le Caquet des Poissonnières[108] sur le departement du roy et de la cour.

Un des jours de cette semaine, comme sur le soir je me pourmenois joyeux pour donner quelque trefve à mes labeurs, et m'esgayer un peu à l'escart, secouant le joug d'une griefve agitation d'esprit et mortelle inquiétude qui me travailloit, j'aperçois une certaine de ma cognoissance, que je ne veux nommer pour l'affection que je luy porte, qui entroit comme transportée de fureur chez un eschevin de ceste ville. Je prends resolution de la suivre, tant pour me divertir que pour sçavoir la cause pour laquelle elle alloit en ce logis. Elle estoit assistée d'une autre jeune femme que je ne cognois pas. Je la suis donc et me glisse derrière la porte subtilement, où je me cache afin d'entendre les discours qu'elles tiendroient, et venir à la cognoissance du motif qui les faisoit acheminer en ce lieu. Je suis esmerveillé que j'entends une grande assemblée de personnes qui n'avoient pas volonté de rire, mais qui estoient merveilleusement affligées; j'ouvrois les oreilles et estois attentif, comme un homme qui a quelque soupçon de sa femme, lequel escoute tousjours attentivement lorsqu'il l'entend parler avec quelqu'un (elle n'estoit certes pas ma femme, ne vous persuadez pas cela). Je demeure quelque temps que je ne pouvois facilement concevoir ce que la compagnie disoit.

Mais enfin j'entens que ceste femme icy (comme je l'entens à sa parole, la frequentant ordinairement) parle en ces termes à une de ses commères, nommée Jeanne Bernet, poissonnière de la place Maubert: Vrayement, ma commère, il semble à vous voir que vous n'estes nullement faschée de l'absence et du departement du roy[109]; au moins vous n'en donnez aucun tesmoignage ny aucune marque evidente. Mais je croy que peut-estre vous portez et couvez dans l'ame la tristesse qui vous gesne, et la douleur qui vous espoinct et bourrelle l'esprit.

Jeanne Bernet. Que profite-il de declarer son mal manifestement, et donner à cognoistre à tous le tourment qui vous accable, veu qu'il n'y a aucun moyen d'y donner remède? Le roy est parti, ma commère: c'en est faict, le coup est donné, voilà Paris encore une fois bien affligé. De retourner en bref, il n'y a pas d'apparence: les affaires que l'on dict qu'il a maintenant sont trop urgentes et de trop grande importance. Nous voicy au comble de nostre malheur.

—Mais, dites-moy, je vous prie, ma commère, quelles affaires a-il pour le présent? Tous les princes s'en vont, chacun fuit hors de Paris; le vieil papelard de Chancelier[110] mesme sortoit mardy par la porte de S.-Anthoine pour trainer sa queüe après le roy[111]. Que diable ne laisse-il vistement sa jaquette? Il ne voit plus pour manier les seaux; il semble qu'il est temps qu'il rende compte[112]: sa conscience est bien chargée. Voilà un estrange cas, que le roy sejourne si peu dans Paris[113].

Jean. B. J'en suis si affligée que je ne sçaurois ouvrir la bouche pour vous dire la raison. N'en sçavez-vous encore rien, pauvre femme? Il s'en va à Fontainebleau[114]. Mais il a une certaine chose qui lui ronge bien la cervelle! Hélas! le pauvre prince est grandement tourmenté, la cour est bien troublée; le père Siguerand ne sçait de quels traicts de rhetorique user pour apporter quelque consolation; le père Binet[115], avec ses brocards et ses railleries, y perdroit ses parolles. Le père Siguerant[116] alloit l'autre jour à S.-Louis pour demander conseil à ceux de sa compagnie; mais un certain frère Frappart, un de ceux qui a soin de faire tourner la broche et qui maintenant dispose des sausses et faict detremper le poisson, a promis de rescrire (à ce que m'a dit un père à calotte de la mesme société) en Espagne, car il est du pays. Le père, qui a l'oreille du roy, pourra appaiser la tourmente.

—Mort de ma vie! falloit-il que cela arrivât? Le roy d'Espagne[117] a-il envoyé quelque ambassadeur? Que n'est-il mort par les chemins, affin que ceste triste nouvelle ne fut parvenuë à l'oreille du roy? On dit que le conseil de France n'est pas beaucoup bon; mais celuy d'Espagne est cent fois pire, puisqu'il a suggeré un acte si estrange au roy. Bon Dieu! que l'Espagnol est mefiant! Il pense aux choses futures; je ne pense pas qu'il se laisse attraper si facilement: il est plus ruzé et plus cauteleux qu'on estime. Le François n'est pas pour estre parangonné[118] à luy. Maudite nation, qui nous a tousjours une inimitié et haine si estrange!