J. B. Voilà une chose estrange, que le roi ne sçauroit estre en repos. Il est tousjours traversé de quelque chose. Est-il possible que messieurs les Rochelois le contraignent encore d'aller vers eux? N'ont-ils pas assez experimenté son bras victorieux[119]?

Une damoiselle des halles, qui etoit plus loing avec l'assemblée de messieurs les gros marchands, s'escarte et s'en vient vers ces femmes icy, et leur tient ces propos: Que dites-vous maintenant, mesdames? Il semble que vous avez l'esprit rompu et agité de quelque chose aussi bien que moy! Voilà donc bien tout perdu! le malheur nous accable bien. Je commençois à gaigner ma pauvre vie, et tout d'un coup j'ai esté mise au blanc[120]. Je croyois avoir amassé une bonne pièce d'argent pour passer l'année à mon aise, moy et mes enfans; mais un meschant prouvoyeur m'a emporté deux cens escus: c'est le prouvoyeur de monsieur de Nemours[121]. Il m'a presenté deux ou trois fois de la monnoye de Flandre pour excuse, disant qu'il n'en avoit pas d'autres; mais au refus il s'en est allé, et je ne l'ay plus reveu. Sans doute c'est de l'argent de monsieur d'Aumale. Je ne croy pas pourtant que monsieur de Nemours soit party, car il imiteroit volontiers l'empereur Domitian: il s'amuseroit à prendre des mouches en sa chambre, tant il est lache et coüard. Il faut pourtant que je sois payée. Je ne crois pas que ce prouvoyeur oze faire cela, pour le respect de son maistre, car, si cela venoit à ses oreilles, il en seroit repris.

—Vrayment, ma commère (dit une autre petite friande), les maistres ne s'en font que mocquer. L'autre jour je m'allois plaindre à un certain Camus des Marests du Temple, que chacun cognoist assez pour sa vaillance et grandeur de courage, que son prouvoyeur me devoit quatre cens francs (je craignois qu'il s'en allast avec le roi). Il m'a fort bien faict response, en sousriant, que ce n'estoit pas à luy qu'il se failloit adresser, et qu'il ne pouvoit que faire à cela. Mais j'ai entendu depuis peu de jours que Dieu l'a puny, car il a perdu environ vingt mille escus au jeu, ce qui afflige fort madame sa femme, car elle ayme l'esclat de l'or, et voudroit volontiers, pour assouvir sa cupidité, se veautrer sur l'or et l'argent, tant elle a son cœur attaché aux biens de ce monde, ne suivant pas en cela l'exemple de son père, qui a foullé au pied les trésors et meprisé les richesses.—Mais une vieille edentée, aagée environ de quatre vingts ans, qui affectionnoit cette maison, commence, toute bouffie de colère, à repliquer: Comment! vous avez tort de parler ainsi. Je fournis le poisson chez son frère, mais j'en suis fort bien payée; l'argent est tousjours comptant, pas de crédit. Dieu mercy, on ne me doit rien de ce coté-là; je voudrois, à la mienne volonté, que tous ceux ausquels je livre ma marchandise me payassent aussi bien comme on me faict chez luy.

L'argent est toujours comptant,
Mais les cornes y sont, pourtant.

—Vrayement (dit monsieur Martin, qui prestoit les oreilles à leur jargon), voilà de beaux discours que vous faictes là! Ne sçavez-vous pas que cet homme a trouvé la caille au nid? Les pistoles ne luy manquent pas; il a moyen de faire bonne chère et de bien payer. Les tresors luy sont venus en dormant: il a une belle femme et de beaux escus.

—Mais c'est dommage, respondit de la Vollée, qu'il a trouvé le cabinet ouvert, et qu'il n'a pas premier fouillé dans le buffet. Toutefois, si elle a faict ouvrir la serrure, il n'y a remède. L'argent faict tout; pourveu qu'il ne porte pas les cornes, tout va bien.

Ma femme s'est donné carrière,
Et elle a pris tous ses esbas;
Elle est une bonne guerrière
Qui ne craint beaucoup les combats.
Encor qu'elle ayt souillé sa gloire,
Je n'en pleureray pas, pourtant;
Je mets cela hors ma memoire:
C'est assez si j'ay de l'argent.

Une jeune camarde vient faire ses plaintes à monsieur Montrouge de ce qu'elle estoit reduicte à l'extremité. Je voulois (disoit-elle) fournir le poisson au logis de monsieur le president Chevry[122] et chez monsieur Feydeau[123]. J'estois riche si d'aventure le roy n'eust pas recherché ses financiers[124]; mais du depuis l'ordinaire n'a plus bien esté; tout est allé à décadence. Au lieu de prendre pour six à huict escus de poissons, ils n'en prennent plus que pour trois ou quatre. Le pauvre president Chevry estoit tellement espouvanté qu'il n'avoit pas le courage de prendre ses repas. Je croy qu'il avoit crainte de danser sous la corde après avoir tant dansé au Louvre, comme il a faict autrefois. Ses escus ont faict miracle: ils l'ont faict ressusciter, car il estoit mort d'apprehension qu'il avoit. Voilà ce que c'est de tant plumer la poule[125]. Il porte sa croix sur le manteau, tel qu'il est. Je ne sçay si ce n'estoit pas un presage et un augure qu'il devoit avoir pour tombeau la croix. Feydeau estoit en pareilles affaires; il luy est bien venu qu'il avoit un tel gendre pour le deffendre. Voilà quel profit on reçoit de marier sa fille à des courtisans et gens d'espée[126]. Mais j'eusse esté bien marry qu'on luy eusse faict tort, car j'ay eu beaucoup de son argent. Dieu luy donne bonne vie et longue! Si ce malheur ne luy fut arrivé, j'aurois à ceste heure pour payer un certain papelard, nommé le notaire Rossignol, qui demeure en la rue S.-Anthoine, à qui nous devons quelque somme d'argent. Il seroit content d'avaler toute la marée; il nous envoye presque tous les jours demander le meilleur poisson que nous avons, et ce, en tesmoignage du delay que nous faisons à le payer. C'est un estrange personnage. Je ne sçay ce qu'il veut faire de ses escus. Il se laisseroit volontiers mourir auprès, tant il est avare, chiche et vilain.

Veritablement, le bien de l'eglise est fort mal employé: jamais une fille ne se doit rendre religieuse pour laisser ses moyens à telles gens. Son gendre est plus honneste homme; il a une meilleure ame et meilleure conscience; personne des officiers de l'artillerie ne se plainct de luy.

—Quoy! respondit une jeune poissonnière du cimetière S. Jean, le mary de laquelle est un des officiers. Vrayement, vous dites bien! Vous ne cognoissez pas le disciple: luy et son commis Aubert[127] sont les deux plus hardis voleurs qui soient dans la ville de Paris. On dit que monsieur Donon, je veux dire Larron, a gaigné (s'il faut appeller gaigner un larcin evident) à l'armée cent mille escus pour payer ses debtes, ce qui enorgueillit sa femme. Il y a plus de deux mois que mon mary va tous les jours chez luy pour en estre payé de ses gages. Il est impossible de pouvoir parler à luy; il se faict celer; il s'enferme dans son cabinet. Quand le pape de Rome viendroit et l'iroit demander pour luy donner l'absolution de son larcin, il ne sortiroit pas, tant il est empesché à dresser ses comptes. Sa femme ne l'est pas tant: elle se resjouit et passe le temps joyeusement, allant visiter ses courtisans d'un costé et d'autre, et, lorsque son mary n'est pas au logis, elle loge ses amis. C'est se gouverner en femme de bien d'exercer ainsi les actes de charité, logeant les pauvres et consolant les affligez.