Continuation du bonheur et contentement de Jean sur le subject de son mariage avec Jeanne la Grise.

Qu'est-ce que j'entend par la ville
Du mariage d'une fille
Si heureuse, qu'à ceste fois
Pas ne voudroit faire un eschange
De Jean contre le pont au Change[26]
Ny tous les thresors des grands roys?
Ceste fille fut caressée
Autrefois et fort pourchassée
Par gens qui ne font que causer:
Chacun l'appeloit son cœur gauche,
Chacun vouloit faire desbauche,
Chacun promettoit l'espouzer.
Cela s'appeloit par leurs signes
Mariages de Jean des Vignes[27],
Quand chacun trousse son pacquet
Le lendemain des espousailles,
Qui precèdent les fiançailles.
Tout cela n'estoit que caquet.
Jean, le jour d'une bonne feste,
Vestu d'habit assez honneste
Alloit prendre son passetemps.
Il rencontre Jeanne la Grise,
Il cause avec elle, il devise:
Il la cognoissoit dès long-temps.
Jean luy presente son service,
Tournant son chapeau, puis luy glisse
L'une des mains sur son devant.
Jeanne, qui estoit amoureuse
De Jean, s'estimoit trop heureuse
De ce qu'il parloit si avant.
Jean, pour n'encourir vitupère,
En fit la demande à son père,
Un maistre juré chiffonnier:
Car la mère estoit en service,
Ou, ce me semble, estoit nourrice
Chez la fille d'un cordonnier.
Jean le Gris se nommoit le père,
Philippote Maucreux la mère,
Qui prindrent à fort grand honneur
D'avoir, pour marier leur fille,
Si noblement en ceste ville
Fait rencontre d'un tel seigneur.
Pour contracter ce mariage,
Jean n'y voulut point de langage,
Car le conseil en estoit pris.
On n'apporta papier ne plumes:
Il fut faict aux uz et coustumes
De la prevosté de Paris.
Huict jours après, sur les quatre heures,
Ils partirent de leurs demeures
Pour s'en aller à Sainct-Merry.
Poussez de mesme cœur et d'ame,
Là Jean prist Jeanne pour sa femme,
Jeanne prist Jean pour son mary.
Sortis de la messe nopcière,
Jean s'en va chez une trippière
Prendre une teste de mouton.
La langue on avoit ja ostée
Pour une jeune desgoutée
Qui avoit mal à son ploton[28].
Outre un pied de bœuf, il achette
Un plat de trippes, dont il traitte
Les parents de chasque costé;
Et, pour faire la nopce entière,
Il eust douze grands pots de bière,
Car le vin luy eust trop cousté.
Après la pance vint la dance,
Et Jean, qui entend la cadence
Plus que s'il estoit de mestier,
Leur fournit des chansons si belles
Que jamais il n'en fut de telles,
Et se passa de menestrier.
Suivit, pour clorre la journée,
La collation ordonnée
De fromage et deux plats de fruict.
Par ainsi, la nopce achevée,
Jean emmeine son espousée,
Se retirant sans faire bruict.
Arrivé qu'il fut en sa ruë,
Tout le voisinage il salue
D'une chanson, comme il souloit.
Aussi, pour son nouveau mesnage,
Il eut de tout le voisinage
Plus de bonsoirs qu'il ne vouloit.
Je laisse à part la mignardise
Dont Jean flattoit Jeanne la Grise,
Les caresses, les doux propos,
Les baisers, le geste folastre,
Pour amoureusement combattre
Avant que prendre leur repos.
Ce sont les secrets d'hymenée,
Cachez dessous la cheminée,
Qu'il ne faut jamais publier.
Publier les faicts de la couche
En ceste mignarde escarmouche,
Ce seroit par trop s'oublier.
Vivez contens, couple fidelle,
Car vostre lignée immortelle
Par tout le monde s'estendra:
Juppiter vous a fait la grace,
Entre autres, que jamais la race
Des Jeans et Jeannes ne faudra.


L'Historiographe au Lecteur.

Ces vers je composois pour esgayer mon ame
Comblée de l'ennuy d'une grand fluxion
Qui me causa la fiebvre, et la fiebvre une flamme
Qui de vivre longtemps m'osta l'affection.
La Muse en eust pitié, qui de l'eau d'Hippocrène
Estaignit ce brazier, et me rendit l'esprit
Pour chanter le bonheur de Jean en bonne estrène,
Que j'ay reduit en vers, comme elle me l'apprit.

Le Pâtissier de Madrigal en Espaigne, estimé estre Dom Carles, fils du roy Philippe.

A Paris, par Jean Le Blanc, ruë Sainct-Victor, au Soleil d'or. 1596[29]. In-8.