Histoire d'un Pâtissier de Madrigal en Espaigne, estimé estre Dom Carles, fils du roy Philippe.

C'est un certain rapport faict à un homme notable, estant à Bayonne, par plusieurs et divers hommes dignes de foy venans d'Espaigne.

Il y a dix-huict mois qu'un homme incognu, aagé de quarante-cinq ans ou environ, ayant barbe noire commençant à grisonner, se logea et habita dedans le bourg de Madrigal, lequel n'est guères loing de Medine[30], l'une des plus celèbres et fameuses villes d'Espaigne. Cest homme commença en iceluy bourg à faire faire par deux de ses domestiques certaines pâtisseries et semblables delicatesses, et en vendre aux personnes qui en vouloient avoir; et les filles religieuses d'un couvent qui est dedans ledict bourg de Madrigal usoyent souventes fois de la pâtisserie qu'on faisoit en la maison dudit personnage. Et nonobstant qu'il fust estranger et homme incognu, il acquist en peu de jours grande familiarité avec donna Anne d'Autriche, religieuse en iceluy couvent, laquelle estoit fille bastarde de don Jean d'Autriche, frère du roy d'Espaigne à present regnant[31]. Iceluy pâtissier commença à frequenter le service de ladicte dame, et par chacun jour luy envoyer par ses serviteurs de la pâtisserie et autres semblables delicatesses, laquelle manière de faire continua plusieurs mois; et les serviteurs d'iceluy pâtissier, s'esmerveillans de l'abondance et de la prodigalité dont il usoit et des deniers qu'il employoit à faire faire telles delicatesses, et aussi qu'il ne demandoit aucun compte de l'argent qu'il leur bailloit, commencèrent à avoir diverses opinions de leur dict maistre, ne cognoissant quel homme il pouvoit estre[32]; et, sur ces propos, lesdicts deux cuisiniers qui faisoient la pâtisserie, et aussi une servante, estans ensemble, observent et espient en un certain jour par les fentes d'une paroy leur dict maistre, et veirent qu'il comptoit et mettoit en des sacs grande somme de deniers. Pour laquelle occasion, eux estans tentez du peché d'avarice, font si finement, qu'ils luy en desrobent et volent une grande partie, et se mettent en chemin pour aller à Medine. En allant, ils pensèrent à leurs consciences, et comment ils estoient en danger d'estre apprehendez comme voleurs et punis par justice. Pour eviter laquelle peine, ils s'advisent d'aller trouver le juge de Medine, et luy annoncer et declarer les mauvaises conjectures et suspicions qu'ils avoient dudict pâtissier, et comment ils estimoient qu'il avoit volé quelque part de grandes richesses, dont il estoit encores saisi. Et quelque peu de temps après qu'iceux serviteurs eurent ainsi accusé leur maistre, il advint qu'il alla à Medine, et y arresta quelque peu de temps pour faire reffaire et enrichir une paire de lunettes de christal, lesquelles luy avoient esté baillées par la susdicte donna Anne d'Autriche à ceste fin et pour les causes cy-dessus declarées[33]. Il estoit suspect d'estre voleur, joinct aussi qu'on luy avoit veu à son col, en une hostellerie de Medine, une riche chaine d'or cachée, laquelle estoit garnie de fort belles perles. Par quoy les conjectures susdictes, avec l'accusation qu'en avoient faict ses serviteurs qui l'avoient volé, furent cause qu'il fut encores plus recommandé, en qualité de voleur, au juge de ladicte ville de Medine, lequel le feist chercher en toute diligence, et, l'ayant rencontré, il l'interroge par parolles douces; et, iceluy ne voulant pas respondre, le juge l'interroge avec menaces, en luy commandant de dire qui il estoit et de quel estat il se mesloit, dont iceluy juge ne peut oncques tirer autre responce sinon qu'il estoit le pâtissier de Madrigal; et quant aux joyaux qu'il portoit, il dist qu'ils estoient à donna Anne d'Autriche, fille du seigneur don Jean d'Autriche, laquelle les luy avoit baillez. Après laquelle responce le juge le met en arrest et en seure garde, et se transporte à Madrigal, afin de sçavoir si la responce à luy faicte par ledict personnage estoit veritable.

La donna Anne, ayant ouy les propos que luy tint iceluy juge, se mist en cholère contre luy jusques à luy vouloir donner de sa pantoufle sus la jouë, comme l'on dit, disant qu'il ne devoit pas mettre la main sur un tel homme, et qu'il ne le cognoissoit pas, dont le juge s'esmerveilla; et luy, estant de retour à Medine, il interrogea de rechef iceluy pâtissier, qui ne feist aucune reverence et ne porta aucun honneur audit juge, lequel luy demanda encores, par douces parolles, qui il estoit, avec plusieurs autres circonstances, ausquelles il respondit seulement qu'il estoit pâtissier de Madrigal; et à la parfin il dit au juge: Le roy me cognoist bien, et sçaura bien qui je suis quand vous luy presenterez une lettre que je veux adresser à Sa Majesté. Alors il donna au juge une lettre escrite et signée de sa main, afin qu'il la feist tenir au roy d'Espaigne. Ledit juge, ayant icelle lettre, monte à cheval et s'en va à Madrid, et baille la lettre en main du roy, lequel, l'ayant leuë, fut assez long-temps en doute et pensif; puis après, il appella un sien secretaire, des quatre qu'ils appellent de la clef dorée, nommé dom Christofle de Moura, lequel vint audict pâtissier de la part du roy promptement[34], et parla separement et en secret avec luy, puis s'en retourna ledict secretaire de Moura au roy, lequel, après avoir entendu le discours dudit secretaire, manda au juge de Medine qu'il enfermast iceluy pâtissier dedans le chasteau nommé la Motte de Medine, dedans lequel chasteau ledict pâtissier est gardé par une assez grande compagnie de gens de guerre depuis plusieurs mois, et est traicté somptueusemen et servy en vaisselle d'argent dorée; et personne ne parle à luy, sinon ceux qui ont charge de le garder ou servir. Le mesme juge qui l'a premièrement mis en arrest a fait surseance des autres affaires publiques pour garder plus diligemment et secrettement le dict personnage, avec deux cens hommes de guerre qui sont soubs sa charge. Et il est defendu très expressement par toute l'Espaigne, sur peine de la vie, que personne ne parle du susdict pâtissier de Madrigal. Les hommes qui nous ont raconté ce que dessus, en venant d'Espaigne et passant par Bayonne, nous ont juré qu'ils aymeroient mieux avoir perdu tout leur bien que d'avoir dit un seul mot de cest affaire estant en Espaigne. Au surplus, donna Anne d'Autriche est tenüe prisonnière avec quatre autres religieuses du mesme couvent, lesquelles avoient accointance avec le dit pâtissier. Pareillement, le confesseur des religieuses d'iceluy couvent, nommé frère Michel de Sanctis, de l'ordre des Augustins, docte et grand personnage, a esté mis à la question; et luy, ayant eu la torture jusques à la mort, a dit (selon le bruit qui court secrettement)[35] semblables parolles que celles qui ensuyvent: Si j'ay admis iceluy personnage qu'on estime pâtissier, si j'ay parlé à luy, si je l'ay favorisé, je confesse que j'ay tousjours estimé, jusques à present, qu'il estoit dom Carles, prince d'Espaigne, lequel le roy son père avoit commandé (il y a desjà plusieurs années passées) estre faict mourir en prison, et luy-mesme m'a racompté comment il avoit esté sauvé et garanty de ce danger de mort: c'est à sçavoir que le roy son père avoit commandé à quatre seigneurs de sa court, ausquels il se fioit plus, qu'iceluy dom Carles fust faict mourir par quelque façon qu'ils adviseroient.

Iceux quatre seigneurs ayant ceste mortelle commission estoient le prince d'Ebuli[36], nommé Roderic de Gomes de Silva, Portugais[37], le comte de Chinchon et deux autres des noms desquels nous n'avons cognoissance. Touchant lequel affaire le prince d'Ebuli Silva remonstra aux trois autres qu'il ne falloit pas faire mourir ce prince pour la cholère du roy son père, laquelle se pourroit appaiser en brief temps, leur remonstrant pareillement que le roy n'avoit point d'autre fils, ny femme pour avoir des enfans qui succedassent à son royaume, estant ledit dom Carles unique fils; pour lesquelles considerations, lesdicts quatre seigneurs conclurent qu'ils ne feroient point mourir iceluy prince, par les moyens qu'il leur promettroit soubs sa foy de changer son nom, de mener vie privée, et se tenir caché et incognu autant de temps que le roy son père vivroit, ou bien jusques à tant que tous lesdicts quatre seigneurs qui avoyent commandement du roy de le faire mourir fussent decedez, afin qu'iceux n'eussent part en la cholère du roy. Suyvant laquelle promesse, iceluy dom Carles s'est tenu caché et incognu jusques au temps que le dernier desdicts seigneurs est decedé, il y a environ deux ans; depuis lequel temps iceluy prince s'est fait cognoistre au marquis de Pennhafiel (ainsi qu'on dit secrettement en Espaigne), et à donna Anna d'Autriche, et audict confesseur, lequel a esté contrainct par la torture de reveler ce que dessus est ecrit. Pareillement, le bruit secret qui court en Espaigne tient pour certain que ledict personnage est dom Carles, fils du roy d'Espaigne, ou quelque bien grand imposteur, pour autant qu'on le garde si long-temps en un fort chasteau, avec grande despence et grande compagnie de gens de guerre. Les hommes qui l'ont veu dient que son aage, sa corporence et son regard font estimer que c'est iceluy dom Carles, fils du roy d'Espaigne; et mesmement il cloche comme faisoit iceluy prince, à cause qu'estant jeune il s'estoit blessé une jambe en un escalier de la court[38]; semblablement il a la barbe noire qui commence à grisonner, comme pourroit avoir à present ledict dom Carles s'il estoit encores vivant. Iceluy personnage a aussi la lèvre de dessoubs eminente et avancée, comme ont tous les princes qui sont de la generation d'Autriche.

Discours sur l'apparition et faits pretendus de l'effroyable Tasteur[39], dedié à mesdames les poissonnières, harengères, fruitières et autres qui se lèvent du matin d'auprès de leurs maris, par d'Angoulevent.