Particularitez sur la conspiration et la mort du chevalier de Rohan, de la marquise de Villars, de Van den Ende, etc., tirées d'un manuscrit de l'abbaye royale de Sainte-Geneviève[284].

Par ma précédente, je me suis engagé à vous faire part de ce qui avoit causé la perte du chevalier de Rohan, de la marquise de Villars, du chevalier de Préault et de Van den Ende; j'en suis présentement si bien informé qu'on ne le sauroit être mieux, puisque j'ai parlé non seulement avec des personnes qui ont vu les pièces les plus secrètes du procès, mais qu'outre cela j'eus hier dans ma chambre, pendant trois heures, un gentilhomme de mes amis qui avoit été prié par le marquis de Bray, frère de madame de Villars, de prendre soin de son corps, et c'est de lui que j'ai appris des choses particulières, notre conversation n'ayant été que de cette triste aventure.

Vous saurez donc que, depuis le mois d'avril dernier, la Trueaumont[285], avec la participation du chevalier de Rohan[286], écrivit une lettre à Monterey[287] sans être datée ni signée. Par cette lettre, il lui marquoit que la Normandie étoit très disposée à se soulever, et que, s'il vouloit faire venir une flotte qui portât 6000 hommes, des armes pour armer 20000 hommes, des outils pour faire des siéges et deux millions de livres, qu'il y avoit un grand seigneur qui s'engageroit, pourvu qu'on lui assurât 30000 écus de pension, et dans cette lettre il demandoit 20000 écus pour lui, la Trueaumont, ce qui est plutôt, comme on peut remarquer, une façon d'adresse qu'une imprudence, se persuadant que son nom, qui étoit fort connu en ce pays-là, disposeroit plus facilement choses suivant son dessein, et engageroit le comte de Monterey à former cette entreprise. On devoit s'obliger, par les conditions, de livrer une ville maritime, Quillebeuf ou autre, et avec le secours on se faisoit fort de se rendre maître de toute la Normandie, de telle sorte qu'on pouvoit venir de là jusques à Versailles sans être obligé de passer aucun pont ni ruisseau, et parceque les lettres pouvoient être interceptées ou déchiffrées, on ne demandoit point de réponse; on convint seulement que, pour marquer que la proposition étoit acceptée, l'on feroit mettre dans la Gazette d'Hollande que le roi alloit faire deux maréchaux de France, et qu'un courrier de Madrid étoit arrivé à Bruxelles[288]. Sur cette simple lettre non signée, on dépêcha cette flotte que nous avons vu rôder si long-temps autour de nos côtes, et qui passa enfin dans la Méditerranée, ne voyant point qu'il y eût apparence de faire rien en Normandie.

Cependant, dès que la Trueaumont vit dans la Gazette d'Hollande l'article qui parloit des deux maréchaux de France et du courrier de Madrid arrivé à Bruxelles, il partit de Paris pour aller faire soulever les Normands.

La misère de ces malheureux conjurés étoit si grande, que, depuis le mois d'avril jusqu'au mois d'août, ils n'avoient pu trouver un sol, sinon qu'enfin on leur prêta 2000 écus, dont ils donnèrent 1000 livres à Van den Ende[289], qu'ils envoyèrent à Bruxelles pour conclure le traité avec Monterey, lequel, se plaignant du retardement de l'exécution de l'entreprise, fut extrêmement satisfait d'apprendre qu'on avoit cru qu'il falloit attendre quelque heureuse conjoncture, et qu'il ne s'en pourroit jamais trouver une plus favorable que celle qui se présentoit du ban et arrière-ban, dont ils profiteroient, pouvant, sous ce prétexte, faire des assemblées sans donner de l'ombrage à qui que ce fût.

C'étoit à peu près au commencement du mois de mai qu'on faisoit cette négociation, et qu'on vit sur les portes de plusieurs églises de Rouen ces fameux placards dont il n'est pas que vous n'ayiez ouï parler. On trouva dans le même temps quantité de billets qu'on avoit semés en divers endroits de la ville, qui tendoient à faire soulever le peuple; ce qui obligea M. Pelot, premier président, d'en faire informer et de s'appliquer fortement à découvrir les auteurs de ces dangereux billets.

Il sut que la Trueaumont, homme hardi, capable de tout entreprendre, séditieux et connu pour tel, étoit dans la province, et qu'il venoit souvent à Rouen, où il faisoit de grandes parties de débauche avec la noblesse du pays. Ayant pris garde qu'il étoit dans une perpétuelle agitation, il le soupçonna, et, pour s'éclairer de ses doutes, il en communiqua à un gentilhomme de ses amis très habile, qu'il pria de vouloir s'insinuer dans les compagnies avec lesquelles la Trueaumont se divertissoit, convenant qu'au fort de la débauche qu'il feroit avec lui il déchireroit le gouvernement, et témoigneroit adroitement qu'il étoit très mécontent; ce qui fut ponctuellement exécuté par ce gentilhomme, lequel se conduisit si bien en cela deux ou trois mois qu'il s'acquit l'amitié de la Trueaumont. Quelque confiance cependant que ce dernier pût avoir en sa discrétion, il ne lui avoit néanmoins jusque là fait aucune part de son projet et secret, et tous deux s'étoient contentés respectivement de plaindre le malheur de la Normandie.

Mais il arriva un jour, dans la chaleur de la débauche, que, le gentilhomme s'emportant plus que de coutume contre le gouvernement, la Trueaumont s'échappa de lui dire qu'il ne suffisoit pas de connoître le mal si on n'y apportait le remède. Ce gentilhomme en demeura d'accord, mais dit en même temps que pour lui il n'y en voyoit point. Sur cela, la Trueaumont sourit, et dit que les Espagnols et les Hollandois tendoient les bras aux Normands, et que, s'ils vouloient s'aider de la bonne sorte, il ne doutoit point qu'on ne secouât le joug. Le gentilhomme, de son côté, lui dit que, dans une affaire de cette importance, il falloit avoir un bon chef, et qu'il n'en connoissoit point. Ce fut l'instant où la Trueaumont, achevant de donner dans le panneau qu'on lui avoit tendu, nomma le chevalier de Rohan; et comme le gentilhomme dit que c'étoit une tête trop légère pour s'embarquer avec lui, la Trueaumont répliqua que les fous rompoient toujours la glace en ces sortes d'affaires, et que les sages, comme lui et ses amis, suivoient après sans hésiter. Le gentilhomme, feignant d'entrer dans son sentiment et s'étant séparé de lui, fut, à l'entrée de la nuit, trouver le premier président, à qui il rendit un compte exact de toute la conversation qu'il avoit eue avec la Trueaumont[290]. A l'instant même le premier président prit la poste, et se rendit à Versailles, où il découvrit au roi toute la conspiration. La nuit suivante, il s'en retourna à Rouen avec les mêmes précautions qu'il avoit tenues pour venir à Versailles.

Dès que le roi fut ainsi informé de cette trahison, il donna ordre au comte d'Ayen, capitaine de ses gardes, de dire au sieur de Brissac, major des gardes du corps du roi, d'arrêter à la sortie de la messe le chevalier de Rohan. La chose fut exécutée, et ce chevalier conduit dans la chambre du sieur de Brissac, auquel il demanda à manger. Ce major lui en fit apporter, mais après en avoir demandé la permission au roi.

L'après-dînée, on le mit dans un carrosse, et on le mena à la Bastille, d'où je le vis sortir le jour qu'il fut exécuté, à demi mort, les lèvres toutes bleues, pâle et défiguré comme un trépassé, s'appuyant sur les bras des PP. Talon et Bourdaloue, et ne pouvant presque pas se soutenir, quoiqu'il parût faire tout ce qu'il pouvoit pour se tenir ferme.