Je vous ai ci-devant écrit tout ce qui se passa à sa mort, mais j'ai appris depuis des choses que j'avois ignorées, et dont je vais vous informer; et je vous dirai que, le propre jour qu'on l'exécuta, il communia à une heure après minuit, le P. Bourdaloue en ayant obtenu la permission de M. l'archevêque, ce qui n'a pas été approuvé des docteurs de Sorbonne. Deux heures avant que de mourir, il écrivit à madame de Guémené, sa mère, et l'on a cru qu'il avoit quelque espérance qu'on lui feroit grâce[291], car on observa que, pendant qu'il écrivoit, il ne passa personne sur le pont qu'il ne demandât avec empressement: Qui est-ce qui entre?

Quant au chevalier de Préault[292], écuyer de M. de Rohan, et à madame la marquise de Villars[293], de Préault a été regardé par ses juges comme un très malhonnête homme, en ce que, croyant se sauver, la première chose qu'il dit sur la sellette fut qu'il n'étoit entré dans l'affaire que pour penetrer le secret de son oncle, de son maître et de sa maîtresse, son dessein étant de revéler le tout au roi. Comme cette marquise étoit en commerce de lettres avec ce neveu de la Trueaumont, et qu'elle avoit été engagée par lui dans cette malheureuse affaire, il s'en trouva trois dans la cassette de ce Préault, qui sont les seules preuves qu'on ait trouvées contre elle. L'une de ces lettres portoit qu'elle avoit parlé au Chevalier, qui lui avoit promis de lui donner vingt-cinq bons hommes bien armés quand elle en demanderoit. Il y en avoit une autre à peu près de même sens, et l'autre étoit en ces termes: Il n'y fit jamais meilleur, et si l'on envoye dix mille hommes, on se rendra maître de tout.

Après qu'on lui eut prononcé son arrêt, elle lui reprocha d'avoir gardé ses lettres, et, de Préault lui en demandant pardon, elle lui dit que cela n'étoit plus de saison, et qu'il ne falloit songer qu'à bien mourir.

C'est maintenant que vous allez apprendre des choses bien particulières, puisque c'est de la conversation qu'elle eut avec ce gentilhomme de mes amis que je vais vous entretenir.

Vous saurez que, trois heures avant qu'on l'exécutât, mon ami demanda à MM. de Besons et de Pommereuil, commissaires, la permission de parler à cette dame en présence du sieur le Mazier, greffier. Cela lui étant accordé, il fit dire son nom, et elle voulut bien le voir. Dès qu'il entra dans la chapelle, où elle étoit assise près du feu avec son confesseur, elle se leva et le reçut avec autant de civilité qu'elle l'auroit pu s'il fût venu dans sa chambre lui rendre une visite ordinaire. Il lui témoigna d'abord le déplaisir qu'il avoit de la voir dans l'état où elle étoit, et lui dit ensuite qu'il avoit jugé qu'il ne la toucheroit pas tant que si c'eût été son cousin de Sanra, comme elle avoit cru, ayant même cette pensée que son nom et son visage ne lui étoient pas connus. Elle lui repondit sans hésiter qu'elle connoissoit l'un et l'autre, et même sa famille, à qui elle étoit très humble servante. Ce gentilhomme lui dit, après cela, qu'il n'avoit pu refuser à monsieur son frère de la venir voir pour lui témoigner de sa part la douleur qu'il ressentoit de son infortune, et lui dire en même temps qu'il avoit été se jeter aux pieds du roi, et lui demander grace pour elle; que le roi lui avoit répondu que cela n'étoit point en son pouvoir, mais qu'il lui donnoit la confiscation de son bien. Alors elle prit la parole et lui dit: Je suis bien aise que mon frère ait mes biens. Je crois qu'il en usera bien avec mes enfants, et j'aime mieux qu'il les ait que s'ils avoient à les partager entre eux, parcequ'ils ne le pourroient peut-être faire sans entrer en procès. Et quant à la grâce qu'on avoit demandée, elle dit que le roi, étant le maître, la faisoit à qui il vouloit. Le gentilhomme lui fit voir après, un mémoire d'affaires domestiques dont le marquis de Bray l'avoit chargé. Elle répondit à chaque article avec une grande netteté et une présence d'esprit admirable. A mesure qu'elle y répondoit, il écrivoit avec un crayon sur le dos du mémoire, et, ayant mis le tout au net sur le papier, il le fit voir et le fit signer au greffier, afin qu'il pût faire foi.

Cela fait, elle luy dit qu'elle desiroit trois ou quatre choses: la première, que son frère fît bien prier Dieu pour son âme; qu'il se souvînt tendrement d'elle; qu'on fît en sorte que son corps ne demeurât pas dans les rues; qu'on payât à M. Mannevillette, receveur du clergé, trente pistoles qu'elle lui devoit, dont il n'avoit pas d'écrit, et qu'elle prioit qu'on donnât à la demoiselle qui la servoit dans la prison non seulement les hardes qu'elle avoit sur elle, mais encore tout ce qui s'en trouverait dans la maison.

Ce discours fini, elle se tourna vers M. le Mazier, et lui dit que, ne voulant rien garder sur sa conscience, elle avouoit que, dans le mois de mai dernier, elle avoit fait part de l'affaire à un gentilhomme qu'elle nomma, qui s'étoit engagé à lui envoyer, quand elle voudroit, une compagnie de cavalerie. Le greffier en dressa son procès-verbal, et lui fit signer. On a cru que son confesseur l'avoit obligée à faire cette déclaration.

Tout cela se passa en présence de mon ami, qui, prenant congé de cette dame, lui dit qu'il avoit été prié par son frère de prendre soin de son corps, et qu'il s'en acquitteroit bien.

Comme ce gentilhomme fut dans la Bastille depuis les neuf heures du matin jusqu'à trois heures après midi, qui fut celle de l'exécution, il vit et entendit tout ce qui se passa, dont il m'entretint; et je vais vous en dire tout ce que ma mémoire m'en pourra fournir pour satisfaire autant que je pourrai votre curiosité.

Un peu auparavant les dix heures du matin, on fut éveiller cette pauvre dame, qui dormoit profondément, ce qui est bien extraordinaire. On lui dit qu'on la demandoit à la chapelle, ce qui, joint aux larmes qu'elle vit sur le visage de sa demoiselle, lui fut un presage assuré de sa perte. Elle demanda ses habits sans donner aucune marque de foiblesse, et dit qu'elle voyoit bien qu'il falloit se résoudre à mourir. Elle pria qu'on fît retirer sa demoiselle, qui l'attendrissoit, et descendit en bas avec une assurance qui surprit tout le monde. Dès que l'arrêt fut prononcé à tous ces criminels, le chevalier de Rohan se tourna vers elle, et lui dit qu'il croyoit ne l'avoir jamais vue, et que le chevalier de Préault leur causoit la mort, mais qu'il lui pardonnoit. Elle lui dit qu'en effet elle ne l'avoit jamais vu, et qu'elle pardonnoit aussi sa mort au chevalier, lequel, regardant sa maîtresse et touché de ce reproche, ne put s'empêcher de pousser un grand soupir. Elle lui dit qu'il n'étoit plus temps, et que, bien que ces lettres lui coûtassent la vie, elle louoit Dieu de ce qu'il lui faisoit la grâce de la faire mourir de la manière dont elle alloit finir ses jours, parceque, ayant vécu dans le fracas et l'éclat du monde, elle n'avoit pas eu lieu de se promettre une meilleure et plus heureuse fin; et, s'adressant à ceux qui devoient subir le même supplice qu'elle, elle leur dit qu'il falloit que chacun tâchât de faire un bon usage de la mort qu'il alloit souffrir.