Que de veufves! que d'orphelins!
Que l'on auroit veu d'assassins!
Le fils auroit mangé son père,
Le cousin meurtry le parent,
Et je croy mesme que la mère
Auroit devoré son enfant.
Mais le Ciel, quittant son couroux,
Nous regarda d'un œil plus doux:
Car, s'il n'eût appaisé son ire,
Tous les baudets estoient peris,
Et puis après on eût pu dire:
Il n'y a plus d'asne à Paris.
Sauvez-vous, clercs et procureurs;
Gaignez au pied, soliciteurs;
Lors qu'il n'aura plus de pratiques,
Prenez garde à vous, advocats,
Il vous prendra pour des bouriques
En vous voyant porter des sacs[94].
Marchands, bourgeois et artisans,
Eseoliers, docteurs et pedans,
Allez nuds pieds, quittez vos chausses,
Afin d'eviter le trepas;
Car il vous mangera sans sausses,
S'il vous rencontre avec des bats.
Menez vos asnes, plastriers[95],
Avecque ceux d'Aubervilliers,
Que ce gourmand ne les attrape;
Courez viste, et doublez le pas:
Car, mesme à la mule du pape,
Il ne luy pardonneroit pas.
Pauvres meusniers, que je vous plain,
Puis qu'il faudra dessus vos reins
Porter le bled et la farine,
Comme des chevaux de relais!
Car, si l'on avoit la famine,
Il mangeroit tous vos mulets.
Fuyez la rage de ses dents,
Poètes, rimeurs impudents:
Vostre ignorance vous condamne,
Vos burlesques n'en peuvent plus,
Vostre Pegase n'est qu'un asne,
Et tous ceux qui montent dessus.
Escrivains dont les sots discours
Que l'on imprime tous les jours
Sont temoins de vos asneries,
L'on vous donnera des licous,
Et, pour finir vos railleries,
Ce loup vous egorgera tous.
Ou bien implorez le secours
Des mulets d'Auvergne[96] et de Tours;
Tenez bon, consultez l'oracle;
Vous n'irez pas tous seuls aux coups,
Car tous les asnes du Bazacle[97]
Ont le mesme interest que vous.
La procureuse est en danger:
Il la pourroit aussi manger,
Si la faim quelque jour le presse,
Excitant ses boyaux goulus;
Il croira que c'est une asnesse
Quand il sera monté dessus.