La Pièce de cabinet.

Stances énigmatiques.

Vous qui par le nectar de vos doctes merveilles
Adoucissez le fiel des plus fascheux ennuis,
Prenez le passe-temps d'entendre qui je suis,
Et prestez à ces vers le cœur et les oreilles.

Je nais d'un fort brasier et d'un soufle traitable,
Et j'enfante sans peine un fruit qui tient du feu,
Qui par de vifs attraits s'acquiert un doux aveu,
Pour forcer le donjon de l'ame raisonnable.

J'ay fort peu de beauté, quoy qu'on me treuve belle,
N'ayant rien que le ventre, et la bouche, et le cou;
Toutesfois mon amour rend tant de monde fou,
Qu'aux plus paisibles lieux il sème la querelle.

Pour sauver des dangers le tresor que je porte,
Un art industrieux m'arme jusqu'au gosier;
Une belle tissure, ou de jonc ou d'osier,
Compose mes habits de différente sorte.

L'on me void jusqu'au cœur quand je suis toute nue,
Et l'œil qui me regarde en moy-mesme se peint;
Mais, si dans cet estat quelque estourdy m'atteint,
Souvent du moindre choc il me brise et me tue.

Je me plais neantmoins où je suis harcelée,
M'y voyant à la fin tout le monde soumis.
Ceux que je mets à bas sont mes meilleurs amis,
Et parfois nous tombons ensemble en la meslée.

Chez eux souvent je meurs, souvent je ressuscite,
Perdant cent fois mon sang, le recouvrant cent fois;
En me caressant trop on se met aux abois,
Et plus je fais de mal, d'autant plus on m'excite.

Je sçay, comme Circé, l'art de metamorphose
Pour transformer l'esprit de tous mes courtisans,
Les rendant furieux, ou brutaux, ou plaisans,
Selon que le climat ou l'humeur les dispose.