J'anime l'eloquence, et n'en suis pas pourveue:
Si l'on m'entend parler, ce n'est qu'en vomissant;
Mes trop frequens baisers rendent l'homme impuissant,
Et font errer ses pas en egarant sa veue.

D'une humeur sans pareille un dieu m'emplit le ventre,
Le teignant tour à tour des aimables couleurs
De la rose et du lys, les plus belles des fleurs,
Et le rouge et le blanc sont chez moy dans leur centre.

Le pauvre, me tenant quand je suis ainsi pleine,
Ne porte point d'envie aux tresors de Crœsus,
Et, traisnant des souliers et des bas descousus,
Il marche avec orgueil comme un grand capitaine.

Avec mon elixir le plus lasche courage
Triomphe quelquesfois des plus braves guerriers;
J'ay des foudres pour nuire aux plus dignes lauriers,
Et pour faire un affront à leur illustre ombrage.

Sans moy, ce dieu fougueux qui preside à la guerre
Verroit ses gens sans cœur errans à l'abandon,
Et ce doux assassin qu'on nomme Cupidon
Verroit ses traits sans moy plus fresles que du verre.

On void fort peu la joye aux lieux d'où je m'absente,
Et l'on void la sagesse où je n'excède pas;
Je preste à celle-cy quelquesfois des appas,
Animant ses raisons d'une emphase puissante.

Caton, à ce qu'on dit, recherchant quelque pointe
Pour attirer les cœurs à suivre ses discours,
La faisoit mieux paroistre et de mise et de cours
Quand ma bouche s'estoit à la sienne conjoincte[390].

Je me fais estimer la dixiesme des Muses,
Polissant les esprits sans beaucoup de façons;
Et les moindres bergers font admirer leurs sons
Quand mon enthousiasme enfle leurs cornemuses.

Je montre au plus grossiers une amitié prodigue;
M'admettant à leur table, ils joüissent de moy;
Là je leur fais mesler tout à la bonne foy
Aux gazettes du temps cent contes de la Ligue.

Je leur fais estaler d'une grace authentique
Les guerres du passé, les siéges du present,
Et leur fais penetrer, en les subtilisant,
Les desseins du futur par esprit prophetique.