La Jeune.
De votre habileté j'admire l'etendue.
Puissent vos bons avis m'être d'un grand secours
Pour me donner du pain le reste de mes jours!
La Vieille.
Tout ce que je vous dis est simple et naturel.
La Jeune.
Comment! vous l'entendez mieux qu'un maître d'hôtel.
L'esprit et le genie règnent dans vos paroles,
Et, si l'on s'avisoit d'etablir des ecoles
Où chaque cuisinière aprît à se former,
Vous seriez, j'en suis sûre, en etat d'y primer.
La Vieille.
Je sçai qu'à la faveur du moindre sçavoir-faire
Une fille partout peut se tirer d'affaire;
Mais pourtant le meilleur, pour avoir le teston[276]
Est de pouvoir vous mettre aux gages d'un garçon:
Car, n'ayant point du tout ou peu de compte à rendre,
Vous pourriez à souhait tailler, rogner et prendre,
Et même, disposant de la clef du caveau[277],
Aller de tems en tems visiter le tonneau.
Comme telle aventure est rare et peu commune,
Quand elle vous viendra, poussez vostre fortune,
Sçachez trouver du bon sur le poivre et le clou,
Gagnez sur un balai, sur du lait, sur un chou[278].
Pour peu qu'on ait d'adresse, on met chaque jour maigre
Tant pour oignon, persil, pour verjus et vinaigre,
Et souvent ce qu'on n'a deboursé qu'une fois,
On peut, quand on l'entend, le faire ecrire trois.
Comme ce point pourroit vous sembler difficile,
Une comparaison vous le rendra facile.
Vous sçavez, comme moi, que dans plusieurs maisons
On se fait un plaisir, en certaines saisons,
D'avoir, surtout le soir, la salade sur table.
Au goût de bien des gens c'est un mets delectable,
Savez-vous bien pourquoi?—Non, pourquoi donc?—C'est pource
Qu'à tirer le teston son portier est ardent.
Mettez les doigts dans votre bourse,
Et tous rencontrerez monsieur le president.
Qui met en appetit et rejouit le cœur;
Mais ce n'est pas pour vous ce qui est de meilleur.
Ce qui doit à l'aimer vous pousser davantage,
C'est que vous en pouvez tirer grand avantage.
Prenez en donc souvent votre provision,
Que vous partagerez en double portion;
Et d'abord qu'on aura consommé la première,
Faites sur nouveaux frais ecrire la dernière.
Je vous en dis autant pour l'assaisonnement:
Que l'huile par vos soins profite doublement;
Sur les moindres degats mettez-vous en colère.
C'est faire sagement que d'être menagère,
Et ce qui tous les jours se perd et se detruit,
S'il etoit conservé, vous produiroit du fruit.
Pour le peu qu'une fille à nos tours soit stilée,
Elle peut faire aussi son compte à la Vallée[279].
Dans les jours destinés à de fameux repas,
Faites de bons reliefs[280] un profitable amas.
Comme ce sont des jours de desordre et de trouble,
Ne vous endormez point, ferrez la mule au double.
Quand les pois et les fruits sont dans leur nouveauté,
Loin que, par leur haut prix et leur grande cherté,
Pour profiter dessus vous soyez refroidie,
A les compter bien cher soyez-en plus hardie.
Est-ce assez m'expliquer?