Vous raisonnez si bien
Qu'au plus subtil esprit vous ne cedez en rien.
La Vieille.
Vous avez vu ma chambre: est-elle bien ornée?
La Jeune.
Oui, vraiment.
La Vieille.
J'ai gagné dans le cours d'une année
La table, le fauteuil, les chaises et le lit,
Sans que l'on m'ait jamais prise en flagrant delit.
Chez les gens que je sers, pendant tout le carême
Je dispose de tout, j'achète tout moi-même.
C'est alors qu'à gagner je travaille d'esprit;
Rien n'est jamais pour moi trop vil ou trop petit:
Je tire du profit des moindres bagatelles,
Et j'amasse avec soin jusqu'aux bouts de chandelles;
Huile, sel et charbon, je mets tout de côté.
Sçachez que quelquefois, dans la necessité,
Telles provisions sont d'un secours utile,
Et telles tous les jours manquent d'argent, d'azile,
Qui, pour n'avoir pas pris cette precaution,
Languissent tristement hors de condition[281].
Vers la fin du repas, il faut se rendre alerte
Pour mettre adroitement la main sur la desserte;
Vous pouvez sans risquer ôter de chaque plat
Le morceau le meilleur et le plus delicat.
Bien plus, si vous voulez qu'une telle reserve
Par un revenant bon vous profite et vous serve,
Il faut vous accorder avec d'honnêtes gens
Qui pour un certain prix prennent vos restaurans.
Habile à menager les profits de la graisse[282],
Voulez-vous que chacun à l'acheter s'empresse?
Ayez soin d'y jetter du sel abondamment.
Autre avis qui vous doit servir utilement:
Il faut de tems en tems prendre à la boucherie
Quelque pièce qui soit de graisse bien fournie,
Par exemple une longe, ou de ces aloyaux
Qui sont sans contredit de succulens morceaux;
Prenez-en tous les jours: telle pièce, bien cuite,
Et de graisse et de jus remplit la lechefrite.
J'en sçai beaucoup qui font sur la graisse un grand gain.
Quand pour une etuvée il vous faudra du vin,
Faites que le poisson en ait sa juste dose
Et que dans la bouteille il reste quelque chose.
Si vous trouvez un jour quelque bonne maison,
Loin d'epargner le bois, brûlez-en à foison:
Plus vous en brûlerez, plus vous aurez de cendre.
Quand on la fait bien cuire, on trouve à la bien vendre.
Ainsi, dans le foyer laissez-la plusieurs jours.
De ces instructions souvenez-vous toujours;
Méditez, pesez bien ces avis salutaires:
Ils sont judicieux autant qu'ils sont sincères;
Et, si pour moi quelqu'un eût pris le même soin,
Dans l'art de raffiner j'eusse eté bien plus loin.
Persuadez-vous bien que c'est une imprudence
De faire à chacun part de votre confidence:
Tel aujourd'hui vous ouvre un cœur affable, humain,
Qui pour son interêt vous trahira demain.
J'en ai vu partager par portion egale
Ce qui leur revenoit des profits de la halle,
Et souvent pour un rien, venant à se brouiller,
Par un depit jaloux aller se declarer.
Je ne veux pourtant pas qu'outrant la politique,
Vous vous fassiez haïr de chaque domestique;
Mais, sans trop vous commettre, entretenez la paix
Et tâchez d'obliger jusqu'au moindre laquais.
On voit dans des maisons certaines gouvernantes
Qui, d'une jeune dame adroites confidentes,
Donnent dans le logis des ordres souverains,
Et font qu'à leur profit tout passe par leurs mains.
Eprise du desir d'une somme un peu haute,
Voulez-vous faire à l'aise une utile maltôte?
De ces femmes gagnant la tendre affection,
Avec elles toujours vivez en union.
On peut s'humilier et ramper sans bassesse:
Se soumettre à propos est quelquefois sagesse.
Pour moi, dès qu'un chemin me conduit où je veux,
Jamais je ne le trouve indigne ni honteux.
C'est une destinée et bien triste et bien rude
Que de se voir reduite à vivre en servitude!
Dans cet etat pourtant j'ai sçu gagner du pain
Et j'ai sçu m'assurer un revenu certain:
J'ai près de mil ecus sur les cinq grosses fermes,
Dont je touche la rente et l'interêt par termes;
Et (ce qui met le comble à ma felicité)
Mon mari, comme moi, gagne de son côté[283].
Il mène un grand seigneur qui, sans compter ses gages,
Lui fait à tous momens de nouveaux avantages.
Du bon qui lui revient loin de rien depenser,
Il trouve tous les jours moyen d'en amasser.
Son maître ne va point de Paris à Versaille
Qu'il ne gagne vingt sols sur le foin et la paille.
Enfin, quand nous voudrons nous retirer tous deux,
Le reste de nos jours nous pourrons vivre heureux.
Formez-vous, mon enfant, sur de si beaux exemples.
Je viens de vous donner des leçons assez amples,
Je n'ai rien oublié pour vous bien conseiller;
Mais sur vos interêts c'est à vous de veiller;
Et, lorsque mon credit vous sera necessaire,
Vous verrez que pour vous je suis prête à tout faire.
C'est là mettre le comble à toutes vos bontez,
Vous faites tout pour moi; mais, au reste, comptez
Que, si pour m'en venger je suis dans l'impuissance,
Mon cœur y supléra par sa reconnoissance.