Epigramme équivocante
Sur le nom et misère des poètes.
Les muses qui m'ont amusé,
Ou plustost qui m'ont abusé,
A la fin trompent les poètes;
Poètes amys de renom,
On ne vous a donné ce nom,
Que pour ce que pleins de pouds estes.
De quelques gentilhommeaux qui pour aller braves faisoient maigre chère, et mouroient presque de faim.
Tous ces petits gentilhommeaux
Me font souvenir des tombeaux
Qui ne sont beaux qu'en apparence:
Car, pour avoir des beaux habits,
Ils ne boivent à suffisance
Et ne mangent que du pain bis[371].
L'autheur prend congé des Muses, avec resolution de ne plus les courtiser, puisqu'elles ne recompensent les poètes que de pauvreté.
Non, non, je ne suis esbahy,
Si je me vois ores trahy
De vous, pucelles de Parnasse;
Vous promettez beaucoup de bien,
Mais vous ne donnez jamais rien
Que sur la fin une besace.
Je croyois que vos doux fredons
M'enrichiroient de mille dons,
Et des pouds seulement j'amasse;
Par vous je pensois prosperer,
Mais, las! je ne puis esperer
Que sur la fin une besace.
Vos chansons et vos instruments
Ne sont que peines et tourments,
Vostre malheur du tout m'embrasse.
Vous donnez quelque passe-temps;
Mais pour sallaire je n'attends
Que sur la fin une besace.
Je devrois me voir assouvy
De biens, pour vous avoir servy,
Et malheur sur malheur j'entasse.
O! que maigre est vostre pouvoir!
De vous on ne sçauroit avoir
Que sur la fin une besace.
Ovide pour vous fust banny,
Et se vist rudement puny
Pour avoir suivy vostre audace;
Vous luy causates son mal-heur,
Il n'eust de vous autre faveur
Que sur la fin une besace.
Homère, mignon d'Apollon,
Avec son grave violon,
Ne receut de vous autre grace
Que de mandier en tous lieux.
Que puis-je donc pretendre mieux,
Que sur la fin une besace?
Ainsi, belles et doctes sœurs,
Pour avoir gousté vos douceurs,
Je suis une horrible carcasse,
Je suis la mesme pauvreté:
Vous n'avez autre charité
Que sur la fin une besace.
Adieu doncques, Muses, adieu,
Je n'iray plus en ce beau lieu
Où je contemplois vostre face,
Où vos lauriers je cherissois,
Puisque de vous je ne reçois
Que sur la fin une besace.