Stances sur le retranchement des festes en 1666[311].
Adieu, mon cher amy, je pars de cette ville
Qu'on me rompe les os si je revois Paris.
Quoy! je demeurerois en ce maudit pays,
Où la vertu n'a point d'asile,
Et qui ne se trouve fertile
Qu'en putins, qu'en bigots et qu'en malins esprits!
Le sejour m'en seroit funeste,
Je m'en vais chercher d'autres gens,
De peur qu'avec ces habitans,
Le peu de vertu qui me reste
Ne m'abandonne en peu de temps.
Mais enfin où faut-il que j'aille?
Les jesuites sont en tous lieux;
Il n'est plus d'endroits sous les cieux
Exemts d'une telle canaille;
Cette hypocrite nation,
Sous ombre de devotion,
A toujours de secrettes trames,
Et ces maîtres archibigots,
Feignant de convertir les ames,
Attrapent quantité de sots.
Auroient-ils esté dans la Chine,
Dans le Perou, dans le Japon,
S'ils n'avoient pas connu que ce pays est bon
Pour faire rouler leur cuisine?
Ces illustres marchands de bled
N'ont pas l'esprit assez troublé
Pour demeurer en mauvais giste;
Et, si ces lieux ne payoient pas
Leurs sermons et leur eau benite,
Ils changeroient bien de climats.
Valent-ils mieux dans la Sorbonne?
Non: car on m'a dit qu'en ce lieu
Le pape, vicaire de Dieu,
N'y peut faire sa cause bonne.
Pas un ne veut signer l'infaillibilité,
De peur de se faire une affaire;
Et l'on estime mieux souscrire au formulaire[312]
Que les docteurs ont arresté
Que courir risque de deplaire
A messieurs de la Faculté.
Dedans ce lieu ce n'est que brigue;
Les docteurs sont toujours de differents avis,
Et ceux qui sont les plus suivis
Sont ceux qui font le plus d'intrigue.
Le seul caprice y règle tout;
L'un blâme ce que l'autre absout;
Chacun, suivant son sens, règle le Paradis,
Et fait des loix en nôtre Eglise,
Comme le roi fait des edits.
Dans ce maudit tems on retranche
La fête de beaucoup de saints,
Et c'est justement que je crains
Qu'on ne reforme le dimanche.
Pourquoy jadis festions-nous saint Thomas[313],
Ou pourquoy maintenant ne le festons-nous pas?
D'où vient ce changement etrange?
En voicy la raison: aujourd'huy le clergé
Pretend qu'un apôtre et qu'un ange
Ne peuvent rien sans son congé.
Les saints, jaloux les uns des autres,
Vont avoir un procès bien grand:
Un evangeliste pretend
Valoir autant que les apôtres[314];
Saint Marc ne peut souffrir ces abus inouïs,
Il veut estre festé comme on feste saint Louis;
Le bon saint Joseph paroît triste
Du tort qu'on luy fait aujourd'hui,
Et soutient que saint Jean-Baptiste,
Dont on feste le jour, ne vaut pas mieux que luy.
Eh quoy! disent les Innocens[315],
Quoy! souffrirons-nous que l'eglise,
Qui nous chôma toujours, aujourd'huy nous meprise?
Ne valons-nous pas bien autant que saint Laurent?
S'il repandit son sang, nous versâmes le nôtre,
Nous avons tous souffert autant que pas un autre;
Pourquoy n'aurons-nous plus d'encens?
Ne seroit-ce point que la France,
Qui ne vit plus dans l'innocence,
Ne peut souffrir les Innocens?