Voilà tout ce qui s'est passé, selon la verité. Si j'ay delinqué en quelque chose, pour quelque crime que ce soit, je supplie Sa Majesté de commander à son Parlement de me faire faire mon procès, ou bien de me donner la liberté, afin de pouvoir employer le reste de mes jours à son service.
Histoire du poète Sibus[83].
Que voulez-vous que je vous die de ce petit homme? Il faudroit avoir autant d'industrie que Heinsius, qui nous a depuis peu donné de si beaux discours sur un pou[84], pour vous pouvoir entretenir de cette petite portioncule de l'humanité. Toutefois, si le proverbe est veritable: Deina peri phachis, il faut esperer que nous en sortirons à nostre honneur.
Premierement, vous devez sçavoir que ce n'est pas de poëte seulement, mais de musicien aussi, que Sibus a joué le personnage dans le monde; et c'est ce qui fait que vous devez moins vous estonner de sa misère, estant doué de ces deux bonnes qualitez, dont une seule ne manque presque jamais à rendre un homme gueux pour toute sa vie. Ce n'est pas qu'à dire le vray il ait jamais possedé ny l'une ny l'autre veritablement; mais tant y a qu'il n'a pas tenu à luy qu'il n'ait passé pour tel, et que quelques-uns mesme, soit pour ne le pas bien connoistre, soit peut-estre aussi pour le voir si gueux, l'ont pris pour ce qu'il desiroit d'estre. Il est vray que, comme il connoissoit son foible, il avoit l'industrie de ne parler jamais de vers devant les poëtes, mais tousjours de musique, et avec les musiciens de ne parler que de vers: de sorte que parmy les poëtes il passoit pour musicien, et parmy les musiciens pour poëte. C'est ce qui me donna bien du plaisir un jour que, m'estant successivement trouvé avec Voiture et Lambert[85], et estant tombez par hazard sur le sujet de ce petit poëte: «Il est vray, me dit Lambert, que le pauvre petit Sibus ne sçait rien du tout en musique; mais, en recompense, pour ce qui est des vers, on dit qu'il en fait à merveille.» Voilà le jugement qu'en faisoit ce musicien. Mais le bon fut qu'incontinent après, ayant rencontré Voiture: «Pour moy, nous dit-il, je ne sçay guère ce que c'est que de la musique, et je croy que Sibus y excelle; mais il a grand tort de se vouloir mesler de faire des vers, où il n'entend rien.»
C'est pourtant à ce dernier mestier qu'il s'est apliqué principalement, et c'est celuy qui l'a le plus fait connoistre dans le monde. Aussi ne vous entretiendray-je guère que de Sibus le poëte, ses principales avantures luy estant arrivées sous ce dernier personnage, ainsi que vous le verrez par le recit que je vais faire de ce que j'ay pû apprendre de sa vie.
Pour commencer donc par la naissance de nostre heros, comme j'ay remarqué dans les bons romans qu'il faut toûjours faire, je vous diray que vous ne pouviez trouver personne qui vous en pût mieux instruire que moy, personne n'en ayant jamais eu connoissance. Vous diriez que ce petit homme ait esté trouvé sous une feuille de chou comme Poussot[86], ou qu'il soit sorty de la terre en une nuit comme un champignon. Tant y a qu'il a esté si heureux qu'il n'a jamais connu d'autre père que Dieu, ny d'autre mère que la Nature. Il coula les premiers jours de sa vie dans Nostre-Dame; ses premières années dans plusieurs autres eglises, sous un habit bleu[87], avec un tronc à la main, et les suivantes dans le collége de Lizieux[88], où il trouva moyen de s'elever à l'estat de cuistre[89]. Ce fut là qu'à force de lire les plus rares chefs-d'œuvre de nos poëtes françois, qu'il rapportoit tous les jours du marché avec le beurre et les autres drogues qu'il achetoit pour le disner de son maistre, il luy prit une si forte passion pour la poësie, qu'il resolut, ainsi qu'il disoit alors, de devouer toutes les reliques du peloton de ses jours au service des neuf pucelles du mont au double coupeau. Mais pour ce qu'à son gré, pour un poëte de cour tel qu'il vouloit estre, il ne se trouvoit pas bien dans un collége, il se resolut de changer l'université pour le fauxbourg Saint-Germain. Il y alla donc loger au haut d'un grenier, et vous ne sçavez pas la belle invention dont il usoit pour y escrire ses beaux ouvrages sans qu'il luy en coustast rien en plume, en encre ny en chandelle. Il avoit l'industrie de laisser tellement croistre l'ongle du doigt qui suit le poulce de la main droite qu'il le tailloit et en ecrivoit après comme d'une plume. «Parbleu! voilà un galand homme! s'escria icy l'amy de Sylon. Ne s'en sert-il point aussi au lieu de chausse-pied, et ne vend-il point les autres pour faire des lanternes?—C'est un trafic dont je ne voudrois pas jurer qu'il ne se soit avisé, continua Sylon; mais tant y a qu'il n'y a rien de si extraordinaire dans la longueur de ses ongles qui ne passe pour une très grande galanterie au royaume de Mangy[90], ou de la Chine et de Cochinchine, comme aussi parmy les naïres[91] de la coste Malabare, où les grands ongles ne se portent que par les nobles, et où c'est une marque de roture de les avoir courts. C'est peut-estre, repliqua l'amy de Sylon, ce qui fut cause de la belle mode qui courut parmy nos godelureaux il y a quelque temps, de laisser ainsi croistre l'ongle du petit doigt[92]. Quoy qu'il en soit, reprit Sylon, ce fut l'artifice dont usa Sibus pour ne point acheter de plume. Au lieu d'encre, il se servoit de suye qu'il détrempoit dans de l'eau: de sorte que, son ecriture roussissant à mesure qu'il la faisoit, il disoit par galanterie à ceux qui l'en railloient que c'estoit qu'il n'ecrivoit qu'en lettres d'or; et il fit un petit trou, qu'il avoit soin de boucher tous les matins d'une cheville, à une meschante cloison qui separoit son galetas de celuy d'une blanchisseuse chez laquelle il logeoit, de manière que, la lueur de la lampe à la faveur de laquelle la blanchisseuse sechoit son linge venant à passer par ce trou, il appliquoit son papier justement au devant, et deroboit ainsi sans pecher ce qu'il n'avoit pas le moyen de payer. Pour le jour, il le passoit ou à corriger les fautes dans une imprimerie[93], ou à se promener dans la court du logis où il demeuroit: car j'oubliois à vous dire qu'il avoit aussi trouvé le moyen de se chauffer à peu de frais. Il avoit remarqué un matin par sa fenestre qu'il sortoit une epaisse fumée d'un gros tas de fumier qui estoit dans la court. Nostre poëte jugea que c'estoit là son fait, et ne manqua pas un seul jour de l'hyver d'y faire son peripatetisme et d'y aller rechauffer le feu de sa veine.
C'estoit sur cette plaisante façon de vivre que, faisant reflexion: «C'est ainsi, disoit-il en luy-mesme, taschant à se persuader qu'il estoit un bien grand personnage, à force de se comparer aux plus grands hommes de l'antiquité, dont il avoit leu quelque chose dans de meschans lieux communs; c'est ainsi que se promenoient Aristote dans son licée, Platon dans son academie, Zenon sous ses portiques, Epicure dans ses jardins, Diogène dans ses cynozarges, Pyrrhon dans ses deserts, Orphée dans ses forests, tant de bons anachorettes dans leur solitude, et nostre premier père Adam dans le paradis terrestre.» Ces pensées le faisoient tomber dans d'autres qui ne luy donnoient pas moins de satisfaction. Il comparoit la peine qu'il prenoit la nuit pour gagner de quoy vivre à celle qu'avoit Cleanthes de tirer de l'eau toutes les nuits pour avoir le moyen de philosopher le reste de la journée, et sa plaisante façon d'ecrire le faisant souvenir de la lanterne d'Epictète, qui fut vendue trois mille drachmes après son deceds[94], il se persuadoit que le petit trou qu'il avoit fait à sa cloison pourroit bien estre quelque jour aussi celèbre. Il est vray que, du commencement, il luy survint un accident qui modera bien sa joye: il remarqua qu'à force de se promener le long de sa court il usoit bien plus de souliers, et qu'une paire de bouts qui avoit coustume de luy durer plus de quinze jours ne luy en servoit plus que douze. Que fit-il? Il se resolut au repos. C'estoit un plaisant spectacle de considerer nostre petit enfant barbu planté comme une fourche devant une montagne de fumier, en humer l'exhalaison, et passer un demy-jour sans se mouvoir. Que s'il entendoit quelque bruit, il se contentoit de tourner la teste, car il n'avoit garde de se remuer tout à fait, de peur d'user toujours ses souliers d'autant. Il s'imagina mesme que ce fumier luy pourroit bien estre utile à moderer les ardeurs de la faim, ayant ouy dire que les cuisiniers mangent beaucoup moins que les autres hommes, à cause des fumées des viandes qui les nourrissent; mais ce ne fut pas le seul artifice dont il se servit pour suppléer au deffaut de nourriture. Par malheur, ayant mis le nez un jour dans Aulu-Gelle, il y leut que le medecin Erasistrate avoit trouvé l'invention de demeurer long-temps sans manger par le moyen d'une corde dont il se serroit le ventre[95]. Sibus jugea que c'estoit là un exemple dont il devoit faire son profit; et pour ce que ce n'estoit pas, à son advis, tant au ventre qu'à la gorge que le mal le tenoit, il voulut encherir sur cette invention, et s'etreignit le col de telle sorte qu'il se pensa etrangler, et en fut long-temps malade.