Manifeste de Pierre Du Jardin, capitaine de la Garde[74], prisonnier en la Conciergerie du Palais, à Paris.

M.DC.XIX. In-8.

Moy, la Garde, estant à Naples, je fus traitté plusieurs fois par Charles Hebert, secretaire du feu mareschal de Biron, où estoit Mathieu de la Bruyère[75], lieutenant particulier au Chastelet pendant la Ligue, qui estoit l'un des principaux autheurs de la conspiration, et le sieur Roux, Provençal, et Louys d'Aix, cy devant gouverneur de Marseille au temps de la mort de Casau[76], tous les quels, avec ledit la Garde, estans au logis dudit sieur de la Bruyère, disnans ensemble, s'y trouva Ravaillac, qui dit qu'il tueroit le roy ou qu'il mourroit en la peine[77], et qu'il avoit apporté des lettres du sieur d'Espernon au vice-roy de Naples, comte de Benevente, et qu'après disner il en vouloit aller retirer response du dit vice-roy de Naples.

Quelques jours après, le dit de la Bruyère mena le dit la Garde chez le Père Alagon, jesuite, oncle du duc de Lerme, Espagnol; lequel jesuite luy proposa d'entreprendre l'execution dont s'estoit chargé le dit Ravaillac, comme l'estimant digne d'une telle entreprinse, pour laquelle il luy feroit donner cinquante mil escus et le feroit grand en Espagne[78].

A l'instant que j'eus descouvert ces choses, je fus avertir monsieur Zamet le lendemain au matin à la pointe du jour, le quel fit serment sur les sainctes Evangiles qu'il ne me descouvriroit et ne m'accuseroit point pour le dit advertissement, sous la quelle asseurance je luy racontay toute l'affaire cy-dessus; le quel, aussi tost qu'il l'eut entendue, escrivit au roy et au sieur Zamet[79], son frère, estant lors à Paris, et les advertissant du grand armement qui se faisoit au dit Naples de cent galères et dix ou douze gallions chargez de pouldres, canons, pics, pioches, hottes, pelles, petards, ponts à crochets, poudres pour empoisonner les eaux, force vivres et vingt-cinq mil hommes entretenus pour trois mois, le tout pour s'en venir en France.

Moy, voyant si pernicieux dessein, je partis de Naples ayant lettres dudit sieur Zamet addressantes à monsieur Rabie[80], maistre des courriers de Sa Majesté à Rome, qui est François, le quel me presenta à monsieur de Breves[81], ambassadeur pour Sa Majesté au dit Rome, chez le quel je fus plus d'un mois, et luy declaray le tout.

Pendant le quel sejour je receus lettres du sieur Zamet, qui me conjure au nom de Dieu de parachever mon voyage en France, les quelles lettres sont ès mains de nos seigneurs de Parlement, qui sçavent assez la candeur de mon affection au service de Sa Majesté et les périls et dangers que j'en ay encourus. Il y a d'autres lettres ès mains de mes dits seigneurs de Parlement que le dit sieur de la Bruyère, l'un des sus dits, m'escrivit, les quelles je receus à Gayette, qui declarent tout ce que dessus; mesmes, par mes interrogatoires devant ce celèbre Parlement, par plusieurs fois en ont ouy de ma bouche la verité de ce que dessus; lettres, passeports, lettres-patentes et autres pièces tesmoignent assez cette verité, le zèle et affection que j'ay envers le roy et son Estat.

A mon partement de Rome, je prins lettres du dit sieur de Breves, ambassadeur, addressantes à monsieur de Villeroy, au quel je les donnay à Fontainebleau le lendemain que monsieur le duc de Nevers fut arrivé, avec le quel sieur duc je vins de Rome. Le lendemain, j'eus audience de Sa Majesté, à la quelle je donnay les lettres, qu'il leut en la presence de plusieurs seigneurs que j'ay nommez par mes dits interrogatoires par plusieurs fois, et me commanda sa dicte Majesté de les bien garder, ce que j'ay fait, les ayant depuis mis ès mains de mes dits sieurs du Parlement.

Et, de plus, me commanda sa dicte Majesté d'accompagner monsieur le grand mareschal de Pologne, et faire ce qu'il me commanderoit pour le service de sa dicte Majesté, tant en Flandres, Angleterre, Hollande, Pologne, Allemagne, et de ne parler des choses sus dictes qu'à ceux à qui j'en avois parlé, et qu'il rendroit ses ennemis si petits qu'ils ne luy feroient point de mal, et que ce que Dieu garde est bien gardé[82].