A quy m'adresseray-je, ô dieux! je vous supplie?
Si je suis obligé, vous sçavez bien pourquoy.
Hé! quy voudra de vous ayder à mon envie
Et m'oster maintenant d'un si fascheux esmoy?
Echo.—Moi.
Quelle voix favorable offre à m'oster de peine
Et me rendre sçavant de cela que je veux?
Les deesses quy sont dedans ceste fontaine[31],
Ou bien les Innocens, favorisent mes vœux.
Echo.—Eux.
Peut bien estre vrayment que saint Innocent mesme,
Non tant comme patron que comme son voisin,
Me desire advenir (sçachant bien que je l'ayme)
Que pour estre des siens il est un peu trop fin.
Car la fille de l'air ne seroit pas logée
Parmy les Innocens du quartier Saint-Denys.
Il est vray que peut-estre elle s'y est rengée
Pour voir nostre badin, qu'elle prend pour Narcys.
Je me ry, belle Nymphe, et repare mon crime.
J'ay tort, je le sçay bien, j'ay prophané ton nom;
Mais je l'auray vrayment desormais en estime.
Regardes si tu veux que je m'en aille ou non.
Echo.—Non.
Elegie.
Bien donc, puisque tu veux oublier mon offence,
Je te veux contenter par mon obeissance,
Demeurant avec toy quelque espace de temps,
Car, si je ne te voy, pour le moins je t'entends.
Echo, je te promets de chanter ton miracle
Et de ne vanter plus du Pelien l'oracle,
Si j'ay ceste faveur d'estre rendu certain
De ce que je te veux demander ce matin.
Je m'y suis obligé, mon devoir m'y convie.
Si le devoir me presse, aussi faict mon envie.
Ne me refuse point, et je jure les yeux
Plus reverez par moy que le Styx par les dieux,
De prier que le ciel ta langueur adoucisse
Et blasmer avec toy la rigueur de Narcisse.
Je veux te figurer ce malotru badaut
De qui la voix s'elève et le courage fault,
Afin que, te monstrant seulement sa figure,
Tu donnes les couleurs propres à sa peinture,
Et que par ton moyen je monstre en peu de mots
Qu'Angoulevant n'est pas luy seul prince des sots;
Qu'il en est encore un dont la folle sagesse
Le doibt mettre en procez pour troubler Son Altesse.
Pauvre prince! faut-il qu'un nombre de menteurs,
Pour brouiller ton Estat, soyent tes competiteurs[32]!
Et voicy le grand sot qui s'en vient à ta porte[33]
Disputer à bon droit les armes que tu porte!
Je le voy, tout bouffy de colère, emporté,
Temeraire, attenter contre ta Majesté;
Je le voy, ce grand sot, je le voy qui s'apreste
D'avoir le chaperon que tu porte à la teste;
Et, pour te faire veoir que ce desir le poinct,
Il a de tes couleurs enrichy son pourpoinct.
Il est de toyle blanche et luy servant de voille
Pour cacher son desseing soubs l'ombre de la toile.
Il est vray que la soye ou le taffetas vert[34]
Quy paroît sur la toile a son désir ouvert,
Et monstre clairement qu'il se forme et se mire
A ce grand corps des sots que tout le monde admire;
Il en a les couleurs, il en a les façons,
Et peut dès à present en faire des leçons.
Ce pourpoinct qu'on luy voit à diverses taillades
Ne luy sert pas souvent en des jours de parades;
Un de taffetas gris, enrichy de ruban
Semblable à celuy-là de deffunt Martin Gan[35],
Luy donne, ce dit-il, la façon courtisanne,
Et, bien que sans habit il soit et sot et asne,
Son pourpoinct blanc et vert, aux oreilles de foux,
Fait voir appertement ce quy est le dessoubs.
Il commence dejà de trayner à sa queue
Les asnes et les sots qu'il rencontre à sa veue;
Il n'espargne non plus les grands que les petits.
Les brides et les trous qu'on voit à ses habits[36]
Sont pour les attacher, et je croy qu'il luy semble
Qu'il peut joindre les foux et les asnes ensemble
Soubs l'ombre que luy seul represente tous deux.
Mais, s'il pouvoit encore y assembler les gueux,
Les tirer de Paris, et avec asseurance
Les mener bien avant dans la nouvelle France[37],
Rechercher son Pactole, et là, nouveau Midas,
Flûter comme un bouvier à ceux du Canadas.
Il feroit beaucoup plus de te laisser, grand prince,
Paisible gouverneur des foux de ta province,
Non point chanter aux sots, afin de les renger,
Que ton predecesseur fust fils d'un boulanger,
Et, par droict successif, qu'il doibt estre en ta place,
Ou pour en estre extraict, ou pour ce qu'il te passe
En degrez de folie, et qu'encore il reçoit
L'honneur d'estre dict sot, quelle que part qu'il soit.
Je m'afflige de voir ta Majesté reduitte
Soubs le joug de celuy quy faict ceste poursuitte;
Je m'afflige de voir qu'un sujet de ta loy
Ne fasse point estat d'un prince tel que toy,
Foule aux pieds ta grandeur, et d'une gloire sotte
Te ravisse des mains ton sceptre et ta marotte,
Mesprise ton pouvoir et ne cherche jamais
Que de te contrefaire en tout ce que tu fais.
Je le vy l'autre jour, en la rue de la Harpe,
Quy, pour mieux t'imiter, se bravoit[38] d'une escharpe
Dont les bouts luy passoient par dessus le manteau,
Ainsy que les cordons d'un valet de bourreau
Qui, bien ayse d'aller commencer son espreuve,
Faict voir en les monstrant qu'il va faire chef-d'œuvre
Sur un tel que ce sot qui, prince pretendu,
Pourroit bien estre un jour par chef-d'œuvre pendu.
Ce n'est en cela seul qu'il ose, temeraire,
Offencer ton Altesse et la veut contrefaire;
Il est d'autres forfaicts encore convaincu:
Ce que tu porte au ventre, il l'a souvent au cu;
On te foite devant, et luy c'est par derrière;
Le barbier le va voir, tu vas voir la barbière,
Et, bien que vous soyez en vos maux approchans,
Les remèdes pourtant en sont bien differens.
Je les laisse à penser à tous ceux quy m'entendent,
Aux oreilles de quy ces miens carmes s'estendent,
Car cela sent le feu quy naguère allumé
Sembloit avoir desjà tout le mal consumé.
Mais passe pour ce coup, j'y reviendray peut-estre;
Laissons là mon envie, elle est encore à naistre.
Je m'esloigne un peu trop du desseing que j'ay pris;
Il faut que de respect je borne mes escripts.
Prince, regarde à toy: c'est une chose unique
De te voir gourmandé d'un courtaut de boutique.
Ferme-luy tes palais; commande à tes archers,
A tes gardes du corps, à les asnes legers,
Qu'ils luy courent dessus, et pour telle vergongne
Qu'on en fasse une enseigne[39] à l'hostel de Bourgongne.
J'apprendray cependant de la fille de l'air
Ce que j'en dois savoir avant de m'en aller.
Echo, je te reviens figurer la peinture
De ce prince asne-sot dont j'ay faict la posture,
Te le faire cognoistre, et par enseignemens
Le monstrer à sa trongne ou ses habillemens
Aussy naïvement que si Zeuze ou Paraze[40],
Appelle ou Protogène, avoit depeint un aze[41].
Il a, premièrement, les sourcils retirez,
Les yeux plus que les chats et les foux egarez,
Le front noirement jaune, où la crasse s'escaille
Comme le plastre neuf sur la vieille muraille,
Quand le masson n'a pas haché par quelque endroict
Ou qu'il n'a pas mouillé son mur comme il falloit;
Le rire aussy plaisant comme est une grimace
D'un petit marmiton que son maistre menace,
Le nez long et petit, par le bas racourcy
Comme celuy d'Aelle et de ses sœurs aussy,
Dont le goust en est doux et la senteur friande
Comme de ces trois Sœurs qui gastoient la viande[42]
Du malheureux Phinée avant que Calaïs
Et son frère germain s'en feussent esbahis.
Belle figure à voir, sa gorge est yvoirine
Comme un os que les chiens rongent à la cuisine;
Sa lèvre espoisse est jaune et son bec relevé
Comme sont les bourletz qu'on met sur le privé.
Aussy ne croy-je point qu'un retraict soit si salle,
Bien qu'il soit tout remply de matière fecalle,
Que peut estre sa bouche, où toujours il reçoit
Ce quy de plus vilain se prononce et se voit.
La face assez jaunastre, où, s'il a chaud, il colle
Une jaune sueur à la farine folle;
Ridé par tous endroicts comme les fruicts de Tours[43]
Qu'on faict pour conserver cuire dedans les fours,
Farineux et cendreux comme ces vieilles figues
Dont tous les Provençaulx se rendent si prodigues
Sur le port de Marseille, ou cent fois plus villain,
Flestry, crasseux, ridé, que n'est un parchemin
Qui depuis trois cents ans rode les auditoires
Des sedentaires cours et des ambulatoires;
Le menton comme un os quy sert aux cordonniers
Lorsqu'ils veulent polir et lisser les souliers,
Et, bref, ce quy le rend admirable au possible
Par dessus tous les sots, est sa barbe invisible.
Je t'ay dict, chère Echo, quels estoient ses habits:
Il porte assez souvent un bas d'estame gris,
Un manteau de vinaigre[44] où je pourrois m'estendre,
Si le manteau de cour ne me faisoit entendre
Et n'avoit clairement exprimé celuy-cy,
Quy couvre notre sot et le repare aussy.
Lorsqu'il a quelques fois son chapeau sur l'oreille,
Il s'escoute marcher et se mire à merveille;
Il retourne la teste, et de trois en trois pas,
Pour regarder ses pieds, porte les yeux en bas.
Quand il a bien marché d'un costé de la rue,
Il se tourne de l'autre afin qu'on le salue,
Regarde son chapeau, et de deux en deux tours
Le montre à ses amis du costé du velours,
Se panade à plaisir, et par ses esquipées
Crache à ses ennemys cent mille coups d'espées,
Faict tarir en leur source, au bruict de son tousser,
Les discours quy se vont en torrens amasser,
Fulmine de la langue et met tout en deroute
Lorsqu'il voit que personne à son gré ne l'escoute;
Mais il ne pense pas, le courtaut mal apris,
Si l'on parle de luy, que c'est avec mespris;
Que les petits enfans quy sont à la Licorne[45]
Luy font, pour s'en mocquer, à toute heure les cornes;
Qu'on le chifle partout, et que ses compagnons
Luy donnent en passant tous les jours des lardons;
Ou encor qu'il y songe il a si peu de rate,
Qu'il veult s'esterniser comme fit Erostrate.
Il est si peu rusé qu'au despens du renom
Il veut après sa mort faire vivre son nom.
Ce renom que je dy ne se prend pas au pire:
C'est l'honneur que j'entends, où tout le monde aspire.
Pauvre sot, où cours-tu? que te doivent les cieux,
Pour leur faire savoir le desdain de tes yeux?
Ils n'ont pas descouvert par quelle tromperie
Tu te faisois mignon dedans l'argenterie:
Chacun le sçavoit bien. Estois-tu si peu cault,
Toy quy te dis Cardan, de te monstrer lourdault
En tes inventions, et, jouant de la grippe,
Porter comme un badin des galoches de trippe?
Ne pensois-tu pas bien que tu serois cogneu
Et qu'on t'en chiffleroit comme il est advenu?
Qu'il les faudroit quitter à la porte du vice
Si tu voulois encor te remettre en service?
Et ne jugeois-tu pas qu'un jour on sauroit bien
Comme faict pour braver un homme quy n'a rien,
Et qu'on verroit encor sur tes pieds la poussière
Du règne de laquais que tu laisses derrière?
Ah! que tu fus deceu quand tes inventions
Elevèrent ton vol et tes devotions!
Et que tu fus trompé quand tu meis en pratique
Tes desseings mal tissus dedans une boutique!
Echo, n'est-il pas vray, je says bien qu'aujourd'huy
L'on doibt compter le bien dont il a trop jouy?
Echo.—Ouy.
Mauvais signe pourtant, dont on ne doibt attendre
Que ce quy le fera soubz son vice respandre.
E.—Pendre.
O grand Dieu! tu le juge, et d'où provient cecy?
Cela ne se doibt pas executer ainsy. E.—Si.
Comment! cela se doibt? ô pauvre miserable!
Où t'annoncera t'on ta peine espouvantable?
E.—En table.
En table! qu'est-ce à dire? Après ses passetemps,
On luy donneroit là de beaux allegemens!
E.—Je mens.
Tu mens, je le croy bien; mais dy moy, je te prye,
Comment il doibt mourir, pour passer mon envie.
E.—En vie.
Il doibt mourir en vie! Ah! je ne le croy pas,
Mais bien mourir vivant le jour de son trepas.
E.—Repas.
Le jour de son repas! Quoy! la mort le doibt suyvre
Quand, saoul de tant de vols, il sera las de vivre!
E.—Yvre.
Il doibt mourir yvre; encore est-ce un grand bien
De courir à sa mort et de n'en sentir rien.
E.—Rien.
Le vin luy fera donc ce sinistre message,
Et l'aisle de son vol luy fera ce passage.
E.—Pas sage.
«Ce n'est pas estre sage et vivre comme il faut
Que de n'avoir point d'aisle et vouloir voler hault.
Il se faut mesurer, et donner à sa voille,
Selon les propres vents, ce qu'il y faut de toille,
Non point s'elargir trop et recevoir le vent
Qui nous est plus nuisible et nous pert plus souvent.»
En quoy se reduiront, ce pendant que j'y songe,
Ses fausses verités qui couvrent son mensonge?
E.—En songe.
Mais, puisqu'il doit mourir, ce courtaut desloyal,
Au moins asseure moy quy doibt causer son mal.
E.—Son mal.
Son mal! il en a faict, mais il est plus coulpable
Pour estre marchant feint que larron veritable.
En quel lieu peut bien estre un de qui les discours
Plaisoient à ce badin quant il parloit atours?
E.—A Tours.
Comment! nostre courtaut n'a plus icy personne
Quy des fleurs de bien dire à toute heure luy donne!
Je m'en estonne bien, et voudrois toutefois
Lui pouvoir discourir de ce sot quelques fois,
Car j'apprendrois de luy des nouvelles certaines
Plus que des Innocens, d'Echo ny des fontaines.
Nymphe, je te rends grâce, attendant que le temps
Me face revenger de ce que tu m'apprens.
Si j'en veux savoir plus, il faudra que j'envoie
Mes desirs promptement se pourmener à Bloye.
Toute fois, j'en sçay trop, les dieux m'ont revelé
Ce quy m'avoit esté jusqu'icy recelé.
J'ay tacitement sceu quelle estoit sa patrie
Et veu dans un miroir sa genealogie,
Que je porte à madame, affin de m'acquitter
D'une telle promesse et de la contenter.
Stances.