Un Normand du païs de Sapience au Constantin[286] ayant sceu que l'on enseignoit à Paris la methode de se rendre invisible, vint faire hommage comme les autres; mais quatre jours après, passant par la ville de Reims pour visiter son procureur, la peste le prit, qui l'estrangla au mois d'octobre dernier.
Un Provençal, aussi tost que les autres, qui vouloit sçavoir le fondement de ces merveilles nouvelles, après avoir fait le serment et receu les instructions, fut estranglé la nuict en suivant, et son corps invisible pour avoir manqué à faire l'hommage qu'il devoit soir et matin à son demon. Cela arriva au village de Plisan, au mesme mois d'octobre.
Un jeune homme de l'Isle de France, dont je tays le nom comme des autres, pour ne point scandalizer les maisons ny les familles, ayant fait l'amour un fort long-temps à une fille de bon lieu, laquelle, peu amoureuse des delices du monde, habandonna l'amour passager à un eternel amour, se retirant dans une religion devote où elle a fait profession d'y vivre et mourir; et ce jeune homme, encore passionné de sa maitresse, laquelle il aimoit uniquement, et de laquelle il portoit au cœur et l'image et l'idée, fust si aveuglé que d'aller faire comme les autres pour se rendre invisiblement dans la chambre de la religieuse et contempler à loisir l'original de son portraict. Mais tant s'en faut qu'il peust aller voir secrettement son amante, que la nuict en suivant qu'il eust fait paction et serment à noz invisibles, un desespoir le prist de telle sorte qu'il s'estrangla avec ses jarretières.
Il me semble que, pour eviter prolixité, c'est assez d'avoir fait preuve de ceux cy dessus nommez pour servir de preuve et tesmoignage que noz invisibles sont diables et non pas des hommes, demons qui attirent par leurs enchantemens et discours empoisonnez une infinité de personnes volontaires qui n'ont aucune crainte de Dieu devant les yeux. Parolles empoisonnées qui ne produisent autres fruicts que la mort deplorable du corps et la perte irreparable de l'ame! Trompeurs manifestes qui precipitent les trop curieux dans les enfers, et leur font oublier le Createur pour suivre l'effroyable compagnie de Satan. Retournons encore à eux, et voyons ce qu'ils deviendront.
Pendant le temps qu'ils font toutes ces choses, leurs habits s'usent et les loyers de leurs chambres loquentes escheent sans qu'ils puissent satisfaire à leur hoste, que sur les esperances qu'ils avoient de le payer bien tost. Deux mois sont des-ja escheux, qui est beaucoup attendre pour un hoste qui n'a aucuns gaiges ny asseurance, tellement qu'il les presse fort d'estre payé, ce que les autres voyans, et craignans d'estre arrestez, en vertu du privilege aux bourgeois de Paris, furent d'advis de s'en aller sans payer, ce qu'ils firent une belle nuict, sans dire adieu, et vindrent loger au faux-bourg Sainct-Germain[287]. L'hostesse, qui pensa le lendemain aller faire les licts des chambres, ne s'estonna pas de ce qu'ils n'y estoient pas pour lors, parce que souvent ils se rendoient invisibles; mais ce qui luy fist croire que c'estoient des trompeurs qui s'en estoient allez pour ne point revenir, fut qu'ils avoient emportez tous les draps des licts.
Ceste femme, doublement affligée de la perte de son linge et de ses loyers, ne peut se tenir de crier. Le mary monte, qui ne sceust que dire, sinon qu'il commanda à sa femme de se taire, de crainte que l'on ne decouvrist qu'ils avoient logé et recelé telles sortes de gens sans en advenir le commissaire du quartier[288]. Tout ce que les pauvres gens peurent faire, ce fut de les maudire: O diable soit donné les invisibles! La peste estrangle ces volleurs-là! Malle mort saisisse tels affronteurs! Et d'autres parolles semblables, desquelles les autres s'engraissent. Voila l'invisibilité de nos invisibles de Maretz du Temple aux faux-bourgs S. Germain.
Essans aux faux-bourgs S. Germain des prez, chez un Italien maquereau[289] signalé si jamais il en fust, et se voyans privez de tout secours humain, et mesme de l'execution des promesses du nigromencien, confirmées par Astarot, de ne les laisser jamais la bourse vuide, et que leurs enseignemens ne leur apportoient aucun profit, parce qu'il ne venoit vers eux que des volontaires, des frippons et des vagabonds qui n'ont rien que la cappe et l'espée, ils resolurent que l'un d'eux s'iroit à Lyon pour se plaindre au negromencien de leur necessité. L'un doncques y fut, qui, au lieu d'estre le bien venu, receut mille paroles injurieuses de leur maistre; et pour couronner leur fin finale, il luy dit: «Va, et dit à tes compagnons que pour avoir manqué en leur debvoir, ils ont encouru l'ire et l'indignation du Très Hault, qui est le seul subject pour lequel ils ont esté habandonnez, et que toy et eux se preparent à la mort, car le temps est plus proche qu'ils ne pensent.»
Voila nostre invisible bien estonné, qui raconte à ses compagnons plustost la mort que la vie, plustost la misère d'une eternelle pauvreté que non pas l'esperance de paroistre riches et puissans comme ils esperoient; la colère les transporte, le desespoir les prend, la rage les saisit, et n'ont devant les yeux que l'effroy et l'espouventement. Ils voudroient bien se recognoistre et former un appel contre ce qu'ils ont contracté et signé, mais le sang de leurs veynes paroist à leurs yeux, mille diables sont devant eux, la misericorde de Dieu, qu'ils ont delaisée, leur eschappe, et les boute-feux des demons enragez sont prests d'executer le decret de l'enfer.
En ces perplexitez et premiers tintamarres, l'Italien monte en hault pour sçavoir l'origine de leur mal; mais l'excuse qu'ils prindrent fut qu'ils luy dirent qu'ils estoient fachez de ce qu'ils ne pouvoient luy donner de l'argent sitost qu'ils desiroient, parce qu'ils avoient une lettre d'eschange de mil escus à prendre à Lyon, chez Particelles et Sello[290], qui avoient fait banqueroutte, et que ceste banqueroutte estoit la cause de leur deüil. L'Italien leur dit qu'ils ne se faschassent point pour cela et qu'il auroit encore patience.
Mais ce n'estoit pas là où le mal les tenoit, car plus ils retardent l'execution de la volonté du diable leur maistre auquel ils se sont donnez, et avec lequel ils ont contracté par l'entremise de Respuch, negromencien, leur cœur est epoinçonné de fureur, il n'y a partie en leurs corps qui ne sente de la douleur, et la plus grande douleur qui les tallonne est de la meffiance qu'ils ont de la misericorde de Dieu. Ils cognoissent leur faute et ne peuvent demander pardon, parce que la presence des demons les estonne de telle sorte qu'il semble que s'ils ouvroyent la bouche pour interceder la clemence de Dieu, qu'incontinant ils auroient le col tors. Enfin, privé de secours et divin et humain, ils concluent de sortir le faux-bourgs S. Germain, afin de ne point donner à cognoistre publiquement la detestable fin de leurs jours. C'est ordinairement ce que font ceux qui ont fait paction avec les diables, de sortir de leurs maisons lorsque le temps contracté est finy, afin de ne point donner mauvais augure à leurs parens et à leurs voisins de l'estat malheureux où ils meurent.