La Cour, et bien d'autres gens considerables de Paris s'etoient cependant assemblés à Luxembourg et à l'hôtel des Ambassadeurs pour faire leur cour, et par la curiosité de cette grande journée de raccommodement sçue de bien des personnes, mais dont, jusqu'alors, le succès etoit ignoré de tous ceux qui n'avoient pas rencontré madame de Combalet, ou lu dans son visage. Le sombre de celuy du roy aiguisa la curiosité de la foule qu'il trouva chez luy. Il ne parla à personne, et brossa droit à son cabinet, où il fit entrer mon père seul, et luy commanda de fermer la porte en dedans et de n'ouvrir à personne.
Il se jeta sur un lit de repos, au fond de ce cabinet, et, un instant après, tous les boutons de son pourpoint sautèrent à terre, tant il etoit gonflé par la colère[299]. Après quelque temps de silence, il se mit à parler de ce qui venoit de se passer. Après les plaintes et les discours, pendant lesquels mon père se tint fort sobre, vint la politique, les embarras, les reflexions. Le roy comprit plus que jamais qu'il falloit exclure du conseil et de toute affaire la reyne, sa mère, ou le cardinal de Richelieu; et, tout irrité qu'il fust, se trouvoit combattu entre la nature et l'utilité, entre les discours du monde et l'experience qu'il avoit de la capacité de son ministre. Dans cette perplexité, il voulut si absolument que mon père lui en dist son avis, que toutes ses excuses furent inutiles. Outre la bonté et la confiance dont il luy plaisoit de l'honorer, il savoit très bien qu'il n'avoit ny attachement, ny eloignement pour le cardinal, ny pour la reyne, et qu'il ne tenoit uniquement et immediatement qu'à un si bon maître, sans aucune sorte d'intrigue ny de parti[300].
Mon père fut donc forcé d'obeir. Il m'a dit que, prevoyant que le roy pourroit peut-être le faire parler sur cette grande affaire, il n'avoit cessé d'y penser depuis la sortie de Luxembourg jusqu'au moment que le roy avoit rompu le silence dans son cabinet.
Il dit donc au roy qu'il etoit extrêmement fâché de se trouver dans le detroit forcé d'un tel choix; que Sa Majesté sçavoit qu'il n'avoit d'attachement de dependance que de luy seul; qu'ainsi, vuide de tout autre passion que de sa gloire, du bien des affaires, de son soulagement dans leur conduite, il luy diroit franchement, puisqu'il le luy commandoit si absolument, le peu de reflexions qu'il avoit faites depuis la sortie de la chambre de la reyne, conformes à celles que luy avoient inspirées les precedents progrès d'une brouillerie qu'il avoit craint de voir conduire à la necessité du choix, où les choses en etoient venues.
Qu'il falloit considerer la reyne comme prenant aisement des amitiés et des haines, peu maîtresse de ses humeurs, voulant, neanmoins, être maîtresse des affaires, et quand elle l'etoit en tout ou en partie, se laissant manier par des gens de peu, sans experience ny capacité, n'ayant que leur interêt; dont elle revêtoit les volontés et les caprices, et les fantaisies des grands qui courtisoient ces gens de peu, lesquels, pour s'en appuyer, favorisoient leurs interêts et souvent leurs vues les plus dangereuses sans s'en apercevoir: que cela s'etoit vu sans cesse depuis la mort de Henry IV; et sans cesse aussi, un goût en elle de changement de serviteurs et de confidents de tout genre; n'ayant longuement conservé personne dans sa confiance, depuis le marechal et la marechale d'Ancre, et faisant souvent de dangereux choix; que se livrer à elle pour la conduite de l'Estat seroit se livrer à ses humeurs, à ses vicissitudes, à une succession de hazards de ceux qui la gouverneroient, aussi peu experimentés ou aussi dangereux les uns que les autres, et tous insatiables: qu'après tout ce que le roy avoit essuyé d'elle et dans leur separation, et dans leur raccommodement, après tout ce qu'il venoit de tenter et d'essayer dans l'affaire presente, il avoit rempli le devoir d'un bon fils au delà de toute mesure, que sa conscience en devoit être en repos, et sa reputation sans tache devant les gens impartiaux, quoi qu'il pust faire desormais; enfin que sa conscience et sa reputation, à l'abri sur les devoirs de fils, exigeoient de luy avec le même empire qu'il se souvint de ses devoirs de roy, dont il ne compteroit pas moins à Dieu et aux hommes; qu'il devoit penser qu'il avoit les plus grandes affaires sur les bras, que le parti protestant fumoit encore, que l'affaire de Mantoue n'etoit pas finie[301]; enfin que le roi de Suède, attiré en Allemagne par les habiles menées du cardinal, y etoit triomphant, et commençoit le grand ouvrage si nécessaire à la France, de l'abaissement de la maison d'Autriche (il faut remarquer que le roy de Suède etoit entré en Allemagne au commencement de cette même année 1630, et qu'il y fut tué à la bataille de Lutzen, le 16 novembre 1632); que Sa Majesté avoit besoin, pour une heureuse suite de ces grandes affaires, et pour en recueillir les fruits, de la même tête qui avoit su les embarquer et les conduire; du même qui, par l'eclat de ses grandes entreprises, s'etoit acquis la confiance des alliés de la France, qui ne la donneroient pas à aucun autre au même degré; et que les ennemis de la France, ravis de se voir aux mains avec une femme et ceux qui la gouvernoient, au lieu d'avoir affaire au même genie qui leur attiroit tant de travaux, de peines et de maux, triompheroient de joie d'une conduite si differente, tandis que nos alliés se trouveroient etourdis et peut-être fort ebranlés d'un changement si important; que, quelque puissant que fust le genie de Sa Majesté pour soutenir et gouverner une machine si vaste dont les ressorts et les rapports necessaires etoient si delicats, si multipliés, si peu veritablement connus, il s'y trouvoit une infinité de details auxquels il falloit journellement suffire dans le plus grand secret, avec la plus infatigable activité, que ne pourroient pas leur nature, leur diversité, leur continuité, devenir le travail d'un roy; encore moins de gens nouveaux qui, en ignorant toute la batisse, seroient arrêtés à chaque pas, et peu desireux, peut-être, par haine et par envie, de soutenir ce que le cardinal avoit si bien, si grandement, si profondement commencé. A quoi il falloit ajouter l'esperance des ennemis, qui remonteroient leur courage à la juste defiance des alliés, qui les detacheroit et les pousseroit à des traités particuliers, dans la pensée que les nouveaux ministres seroient bientôt reduits à faire place à d'autres encore plus nouveaux, et de la sorte à un changement perpetuel de conduite.
Ces raisons, que le roy s'etoit sans doute dites souvent à luy-même, luy firent impression. Le raisonnement se poussa, s'allongea, et dura plus de deux heures. Enfin, le roy prit son parti. Mon père le supplia d'y bien penser. Puis, l'y voyant très affermi, luy representa que, puisqu'il avoit resolu de continuer sa confiance au cardinal de Richelieu, et de se servir de luy, il ne devoit pas negliger de l'en faire avertir, parce que, dans l'estat et dans la situation où il devoit être, après ce qui venoit de se passer à Luxembourg, et n'ayant pas de nouvelles du roy, il ne seroit pas etonnant qu'il prist quelque parti prompt de retraite[302].
Le roy approuva cette reflexion, et ordonna à mon père de luy mander, comme de luy-même, de venir ce soir trouver Sa Majesté à Versailles, laquelle s'y en retournoit. Je n'ay point sçu, et mon père ne m'a point dit, pourquoi le message de sa part, et non de celle du roy: peut-être pour moins d'eclat et plus de menagement pour la reyne.
Quoi qu'il en soit, mon père sortit du cabinet et trouva la chambre tellement remplie qu'on ne pouvoit s'y tourner. Il demanda s'il n'y avoit pas là un gentilhomme à luy. Le père du marechal de Tourville, qui etoit à luy, et qu'il donna depuis à monsieur le prince, comme un gentilhomme de merite et de confiance, lors du mariage de monsieur son fils avec la fille du marechal de Brezé[303], fendit la presse et vint à luy. Il le tira dans une fenestre et luy dit à l'oreille d'aller sur le champ chez le cardinal de Richelieu, luy dire de sa part qu'il sortoit actuellement du cabinet du roy, pour luy mander qu'il vinst ce soir même trouver sur sa parole le roy à Versailles, et qu'il rentroit sur le champ dans le cabinet, d'où il n'etoit sorti que pour luy envoyer ce message. Il y rentra, en effet, et fut encore une heure seul avec le roy.
A la mention d'un gentilhomme de la part de mon père, les portes du cardinal tombèrent, quelques barricadées qu'elles fussent. Le cardinal, assis tête-à-tête avec le cardinal de La Vallette[304], se leva avec emotion dès qu'on le luy annonça, et alla quelques pas au devant de luy. Il ecouta le compliment, et, transporté de joie, il embrassa Tourville des deux côtés. Il fut le même jour à Versailles, où il arriva des Marillacs[305] le soir même, comme chacun sait[306].