La Journée des Dupes[291].


Il y a bien des choses importantes, curieuses et très particulières arrivées pendant le sejour de la Cour à Lyon, sur lesquelles on pourroit s'etendre, et qui preparèrent peu à peu l'evenement qui va être presenté, auquel il faut venir sans s'arrêter aux preliminaires. Il suffira de dire qu'il n'y fut rien oublié pour perdre le cardinal de Richelieu, et que le roy entretint la reyne d'esperances, sans aucune positive, la remettant à Paris pour prendre resolution sur une demarche aussi importante.

Soit que la reyne, c'est toujours de Marie de Medicis dont on parle, comprist qu'elle n'emporteroit pas encore la disgrâce du cardinal, et qu'elle avoit encore besoin de tems et de nouveaux artifices pour y reussir; soit que, desesperant, elle se fust enfin resolue au raccommodement; soit qu'elle ne l'eust feint que pour faire un si grand eclat qu'il effrayast et entraînast le roy; ou que, sans tant de finesse, son humeur etrange l'eust seule entraînée sans dessein precedent, elle declara au roy, en arrivant à Paris, que, quelque mecontentement extrême qu'elle eust de l'ingratitude et de la conduite du cardinal de Richelieu et des siens à son egard, elle avoit enfin gagné sur elle de lui en faire un sacrifice, et de les recevoir en ses bonnes grâces, puisqu'elle luy voyoit tant de repugnance à le renvoyer, et tant de peine à voir sa mère s'exclure du conseil à cause de la presence de ce ministre, avec qui elle ne feroit plus de difficulté de s'y trouver desormais, par amitié et par attachement pour luy, roy.

Cette declaration fut reçue du roy avec une grande joie, et comme la chose qu'il desiroit le plus et qu'il esperoit le moins, et qui le delivroit de l'odieuse necessité de choisir entre sa mère et son ministre. La reyne poussa la chose jusqu'à l'empressement, de sorte que le jour fut pris au plus prochain (car on arrivoit encore de Lyon[292], les uns après les autres), auquel jour le cardinal de Richelieu et sa nièce de Combalet[293], dame d'atours de la reyne, viendraient, à sa toilette, recevoir le pardon et le retour de ses bonnes graces. La toilette alors, et longtems depuis, etoit une heure où il n'y avoit ny dames ny courtisans, mais des personnes en très petit nombre, favorisées de cette entrée, et ce fut par cette raison que ce tems fut choisi. La reyne logeoit à Luxembourg, qu'elle venoit d'achever[294], et le roy, qui alloit et venoit à Versailles[295], s'etoit etabli à l'hôtel des Ambassadeurs[296] extraordinaires, rue de Tournon, pour être plus près d'elle.

Le jour venu de ce grand raccommodement, le roy alla à pied de chez luy chez la reyne. Il la trouva seule à sa toilette, où il avoit été résolu que les plus privilegiés n'entreroient pas ce jour-là: en sorte qu'il n'y eut que trois femmes de chambre de la reyne, un garçon de chambre ou deux, et qui que ce soit d'hommes, que le roy et mon père, qu'il fit entrer et rester[297]. Le capitaine des gardes même fut exclu. Madame de Combalet, depuis duchesse d'Aiguillon, arriva comme le roy et la reyne parloient du raccommodement qui s'alloit faire en des termes qui ne laissoient rien à desirer, lorsque l'aspect de madame de Combalet glaça tout à coup la reyne. Cette dame se jeta à ses pieds avec tous les discours les plus respectueux, les plus humbles et les plus soumis. J'ai ouï dire à mon père, qui n'en perdit rien, qu'elle y mit tout son bien-dire et tout son esprit, et elle en avoit beaucoup. A la froideur de la reyne, l'aigreur succeda, puis incontinent la colère, l'emportement, les plus amers reproches, enfin un torrent d'injures, et peu à peu de ces injures qui ne sont connues qu'aux halles. Aux premiers mouvements, le roy voulut s'entremettre; aux reproches, sommer la reyne de ce qu'elle luy avoit formellement promis, et sans qu'il l'en eust priée; aux injures, la faire souvenir qu'il etoit present, et qu'elle se manquoit à elle-même. Rien ne peut arrêter ce torrent. De fois à autre, le roy regardoit mon père et lui faisoit quelque signe d'etonnement et de depit; et mon père, immobile, les yeux bas, osoit à peine et rarement les tourner vers le roy comme à la derobée. Il ne contoit jamais cette enorme scène qu'il n'ajoutast qu'en sa vie il ne s'etoit trouvé si mal à son aise. A la fin, le roy, outré, s'avança, car il etoit demeuré debout, prit madame de Combalet, toujours aux pieds de la reyne, la tira par l'epaule, et luy dit en colère que c'etoit assez en avoir entendu, et de se retirer. Sortant en pleurs, elle trouva le cardinal, son oncle, qui entroit dans les premières pièces de l'appartement. Il fut si effrayé de la voir en cet etat, et tellement de ce qu'elle luy raconta, qu'il balança quelque tems s'il s'en retourneroit.

Pendant cet intervalle, le roy, avec respect, mais avec depit, reprocha à la reyne son manquement de parole donnée de son gré, sans en avoir eté sollicitée, luy s'etant contenté qu'elle vist seulement le cardinal de Richelieu au conseil, non ailleurs, ny pas un des siens; que c'etoit elle qui avoit voulu les voir chez elle, sans qu'il l'en eust priée, pour leur rendre ses bonnes grâces; au lieu de quoi elle venoit de chanter les dernières pouilles à madame de Combalet, et de luy faire, à luy, cet affront.

Il ajouta que ce n'etoit pas la peine d'en faire autant au cardinal, à qui il alloit mander de ne pas entrer. A cela, la reyne s'ecria que ce n'etoit pas la même chose; que madame de Combalet lui etoit odieuse[298] et n'estoit utile à l'Estat en rien, mais que le sacrifice qu'elle vouloit faire, de voir et pardonner au cardinal de Richelieu, etoit uniquement fondé sur le bien des affaires, pour la conduite desquelles il croyoit ne pouvoir s'en passer, et qu'il alloit voir qu'elle le recevroit bien. Là dessus, le cardinal entra, assez interdit de la rencontre qu'il venoit de faire. Il s'approcha de la reyne, mit un genou à terre, commença un compliment fort soumis. La reyne l'interrompit et le fit lever assez honnêtement. Mais, peu après, la marée commença à monter: les secheresses, puis les aigreurs vinrent; après les reproches et les injures très assenées, d'ingrat, de fourbe, de perfide et autres gentillesses, qu'il trompoit le roy et trahissoit l'Estat, pour sa propre grandeur et des siens; sans que le roy, comblé de surprise et de colère, pust la faire rentrer en elle-même et arrêter une si etrange tempête; tant qu'enfin elle le chassa et luy defendit de se presenter jamais devant elle. Mon père, que le roy regardoit de fois à autre comme à la scène precedente, m'a dit souvent que le cardinal souffroit tout cela comme un condamné, et que luy-même croyoit à tous instants rentrer sous le parquet. A la fin le cardinal s'en alla. Le roy demeura fort peu de temps après luy, à faire à la reyne de vifs reproches, elle à se defendre fort mal; puis il sortit, outré de depit et de colère. Il s'en retourna chez luy, à pied, comme il etoit venu, et demanda en chemin à mon père ce qu'il luy sembloit de ce qu'il venoit de voir et d'entendre. Il haussa les epaules et ne repondit rien.