Je ne dy point heureux les enfants de fortune
Qui souvent en grandeur se voient eslevez,
Car, voisinant le ciel, ils imitent la lune,
Nuageant leurs esprits de mille vanitez.
Avons-nous rien plus cher au monde avec la vie
Qu'un honneur bien acquis au champs de la vertu,
Affin que la memoire en demeure infinie
A ceux quy nous suivront par ce sentier battu.
Doncques en quelque lieu où le sort nous attire,
Ne nous mecognoissons après des biens acquis;
Et plus nous sommes grands, petits il nous faut dire,
Car c'est l'honneur des grands de se dire petits.
Toujours l'humilité rend de la gloire aux hommes,
Plus que s'ils recherchoient la gloire ambitieux:
Car on n'estime point, en ce siècle où nous sommes,
Ceux quy pour leurs estaz se rendent glorieux.
J'ay autrefois apprins ce regime de vivre
D'un des galants esprits quy soit de nostre temps,
Et lors je le priay me permestre de suivre
Sous l'aisle de son nom les beaux enseignements.
Il ne m'eust pas si tost donné cette licence,
Que j'allay rechercher les Muses pour appuy,
Quy, m'ayant donné part à leur juste science,
Me firent pratiquer ces preceptes de luy.
Depuis j'ay recherché les sylvestres boccages
Et les lieux plus affreux des deserts ecartez,
Où j'ay plus exercé mes coustumiers ouvrages
Que les renseignements que j'avois emportez.
Ces lieux que la frayeur et l'horreur accompagne
M'ont avec eux tenu prisonnier pour un temps,
Ma Muse m'assistoit, et, fidelle compagne,
De mes afflictions appaisoit les tourments.
Je m'estois là banny, d'un exil volontaire,
Pour ne voir plus commestre en France tant de maux,
Et lorsque je pensois n'avoir plus de misère,
Ce fut alors que fus plus remply de travaux.
Car estant esloigné de nos plaines gauloises,
Une peur me saisit de ne les voir jamais,
Si bien que j'aymay mieux vivre parmy leurs noises
Que de porter ailleurs de leurs troubles le faix.