Sçache que j'ay vescu au monde peu d'années,
Et qu'après y avoir acquis un peu de biens,
J'ay mechant entreprins de secrettes menées
Quy m'ont faict tresbucher aux creux Tenariens
Ce fut l'ambition qui causa ma ruine,
Et les tourmens cruels que j'endure icy bas;
Je m'apparois à toy, que la raison domine,
Affin de te servir de mon triste trepas.
Las, combien dy je alors à cette ame maudicte
Tu ressens de tourmens pour t'estre mal conduict;
Mais quy faict qu'en ce lieu torturé tu habites,
Et que ton dur tourment tu m'as icy desduict?
Ces lieux, me respond-il, comme proches du Louvre
Où j'ay faict autrefois tant de tort à mon roy,
M'ont esté designez, affin que par là j'ouvre,
Et m'en ressouvenant, la bonde à mon esmoy.
Et je te dy quel est le tourment que j'endure,
Afin que, vray tesmoing, tu le conte aux humains:
Qu'ils se representent le mal quy me torture,
Ils ne trahiront pas leurs princes souverains.
Combien maudy je, helas! le jour de ma naissance,
Le temps que j'ay vescu et le jour de ma mort!
Je maudy mille fois les honneurs de la France,
Et les biens qu'on acquiert soubz le pouvoir du sort.
Que ne suis-je avorté au ventre de ma mère,
Ou jeune que ne fus-je englouly par un lyon,
D'un tygre ircanien, bref qu'une beste fière
Ne coupa le chemin à mon ambition.
Plustost, plus tost que d'estre aux Enfers plein de rage,
Torturé pour jamais de fouet et de marteau,
Je vy, je meurs vivant, et sans cesse j'enrage,
Le chef environné de mille couleuvreaux.
Maudite mille fois ceste race espagnolle[137],
Quy m'avoit suscité à ceste ambition.
Va, mortel, les tourments m'enlèvent la parolle;
Souviens-toy seullement qu'elle est ma passion.
A ces mots il se tut, et la bande infernalle
A l'instant avec luy se perdit de mes yeux,
Et chacun d'eux hurlant dans un grotton devalle[138],
Me laissant estendu demy-mort en ces lieux.