Extrait des Mémoires du baron de Breteuil[142].
Le 18 juin, trois ambassadeurs du roi de Siam[143], accompagnés de huit mandarins et de vingt domestiques, étant arrivés à la rade de Brest, furent aussitôt visités par le sieur Descluseaux, intendant de marine. On fit équiper une espèce de galère, à laquelle quantité de chaloupes, ornées de différentes parures, se joignirent, pour mettre les ambassadeurs à terre.
A leur entrée, ils furent salués de plus de soixante volées de canon, auquel celui du château répondit. Ils trouvèrent à leur descente, sur le bord de la mer, la bourgeoisie sous les armes. On les conduisit dans la maison du roi, où ils furent logés avec leur suite, et traités par le sieur Descluseaux jusqu'à l'arrivée du sieur Stolf, gentilhomme ordinaire de la maison du roi, qui avoit amené un maître d'hôtel pour leur traitement et pour la dépense qu'on seroit obligé de faire pendant tout leur séjour en France.
Ce jour-là même, le premier ambassadeur ne fut pas plus tôt dans la chambre qu'on lui avoit destinée, qu'il suspendit la lettre que le roi de Siam écrivoit au roi à une hauteur fort élevée au-dessus de lui. La lettre étoit écrite sur une lame d'or, les rois de Siam n'écrivant jamais autrement. Elle étoit enfermée dans trois boîtes: celle par-dessus étoit de bois de vernis du Japon; la seconde, d'argent, et la troisième, d'or. Toutes ces boîtes étoient couvertes d'un brocard d'or, enfermées avec le sceau du premier ambassadeur, qui étoit en cire blanche. Aucun des Siamois ne prit, par respect pour la lettre, de chambre qui fut au-dessus de celle de cet ambassadeur, ce qu'ils ont observé par tous les lieux où ils ont logé.
Au départ de Brest, qui fut le 9 juillet, on se servit jusqu'à Nantes de litières, et de là jusqu'à Orléans, de voitures ordinaires[144]. Comme il falloit que la lettre du roi, leur maître, fût plus élevée qu'eux, ils faisoient attacher dans le carrosse, au-dessus de leur tête, un placet sur lequel ils plaçoient la lettre.
Le sieur Stolf avoit eu ordre de leur faire rendre tous les honneurs dans toutes les villes où ils avoient à passer. Les intendants alloient au devant d'eux; on les saluoit de canon à leur entrée; une compagnie de la bourgeoisie se mettoit sous les armes à la sortie de leur logis; la chambre des comptes à Nantes envoya des députés les complimenter, ce qu'elle ne devoit pas faire. Il faut que les compagnies en dernier ressort aient des ordres exprès, quand elles ont à saluer même des souverains. Les présidiaux et autres corps, par tous les lieux de leur passage, envoyèrent aussi des députés leur faire des compliments. C'étoit trop faire pour des ambassadeurs les corps des villes doivent aller seuls les complimenter chez eux, et non à la porte de la ville. Ce dernier honneur est réservé aux rois, aux reines et aux princes, qui n'ont personne au-dessus d'eux, et qui sont d'un rang distingué.
Il n'y eut qu'à Orléans que l'intendant n'alla point au devant des ambassadeurs et qu'on ne tira pas le canon[145]. On pouvoit cependant suivre l'exemple des autres villes.
Ils arrivèrent à Vincennes le 27 juillet. Le Mercure galant[146] dit qu'ils ne furent point logés au château, parce qu'il étoit rempli d'ouvriers. L'auteur se trompe: on ne loge jamais les ambassadeurs dans le corps de logis du roi, mais ils peuvent être logés dans les avant-cours des maisons royales. Le duc de Pastrana, ambassadeur extraordinaire d'Espagne en 1679, eut à Fontainebleau, dans la cour du Cheval-Blanc, l'appartement de M. de Louvois, qui étoit absent.
Avant Henri IV, personne n'étoit logé dans la maison du roi que les fils naturels, les princesses, qui y logeoient leurs maris avec elles, le grand-maître de la maison du roi, le premier gentilhomme de la chambre, le capitaine des gardes et le maître de la garde-robe. Ces officiers y logeoient avec leurs femmes; les survivanciers de ces charges y avoient aussi leurs logements. Les cardinaux n'y logeoient point. Il n'y eut jamais que le cardinal de Lorraine qui, comme pair de France, y eut un logement marqué à la craie. Les favoris d'Henri III en eurent aussi. Anne de Montmorency, qui étoit grand-maître de la maison, y avoit un appartement par sa charge; son fils, qui en avoit la survivance, après avoir été fait maréchal de France, donna la démission de sa charge au duc de Guise, et demanda au roi la grace de lui vouloir conserver son logement.