Le 30, le sieur de Bonneuil[147] vint à Vincennes faire compliment de la part du roi aux ambassadeurs. Ils lui donnèrent la main. Les ambassadeurs avoient des Suisses de la compagnie des cent-suisses de la garde du roi pour empêcher aux portes la trop grande foule de monde qui venoit les voir; ils les eurent pendant tout leur séjour à Paris[148].
De Vincennes on les mena à Berny, où ils furent assez longtemps, en attendant leurs ballots, qui avoient été embarqués à Brest pour Rouen. Ils ne pouvoient se résoudre à demander audience, que les présents qu'ils avoient à faire au roi de la part du roi leur maître, et ceux qu'ils faisoient de leur chef, ne fussent exposés dans la chambre d'audience, selon l'usage de leur pays. Tous les ballots étant arrivés, les ambassadeurs firent leur entrée à Paris le 12 août. Ils partirent ce jour-là de bonne heure de Berny[149], et se rendirent à Rambouillet[150].
Le maréchal duc de la Feuillade alla avec le sieur de Bonneuil, dans les carrosses du roi et de madame la dauphine, les prendre. Les ambassadeurs, étant avertis de leur arrivée, vinrent les recevoir dans la première pièce en entrant de leur appartement, qui étoit au rez-de-chaussée. Après les civilités rendues de part et d'autre, le premier ambassadeur monta dans le carrosse du roi, se mit au fond de derrière, à droite, ayant le duc de La Feuillade à côté de lui; le sieur de Bonneuil occupa le fond de devant avec le sieur Stolf. Les deux autres ambassadeurs se placèrent dans les carrosses de madame la dauphine avec le sieur Girault et l'abbé de Lyonne, qui devoit servir d'interprète.
On marcha dans cet ordre:
- Deux carrosses du maréchal duc de La Feuillade, remplis de ses gentilshommes;
- Quelques carrosses de louage, où les domestiques des ambassadeurs étoient[151];
- Huit trompettes de la chambre du roi sonnant. Les ambassadeurs les avoient demandés pour faire honneur à la lettre du roi de Siam. Ou a bien voulu leur faire ce plaisir, contre l'usage, les trompettes ne sonnant jamais aux entrées des ambassadeurs.
- Le carrosse du roi, entouré de laquais du maréchal duc de La Feuillade et de ceux de l'introducteur;
- Le carrosse de madame la dauphine;
- Le carrosse de Monsieur et celui de Madame;
- Les carrosses de la famille royale;
- Les carrosses des princes et des princesses de la maison royale;
- Le carrosse du secrétaire d'État des affaires étrangères[152];
- Le carrosse de l'introducteur.
- Le carrosse du chevalier de Chaumont et de l'abbé de Choisy, qui avoient été en ambassade à Siam[153];
- Le carrosse de l'abbé de Lyonne[154];
- Un carrosse des missionnaires étrangers fermoit la marche.
Les ambassadeurs descendirent à l'hôtel des ambassadeurs extraordinaires[155], où étant arrivés, le maréchal duc de La Feuillade les accompagna jusque dans leur chambre; et, après quelques moments de conversation, il se retira. Les ambassadeurs le conduisirent jusqu'à son carrosse, qu'ils virent partir.
Dès le soir même, ils furent traités par présents. Le sieur Chanteloup, un des maîtres d'hôtel du roi, et un des contrôleurs d'office, furent chargés de leur traitement, qui fut pendant trois jours et demi; après lesquels le maître d'hôtel qui étoit venu à Brest continua d'avoir soin d'eux. C'est un usage que tous les ambassadeurs envoyés par des maîtres dont les états sont hors de l'Europe sont défrayés, pendant tout leur séjour, aux dépens du roi.
La première action que le premier ambassadeur fit fut de placer la lettre du roi son maître, a la ruelle du lit de la chambre des parades, dans une machine qu'ils appellent en leur langue: mordoc pratinan.
Tous les ambassadeurs mettoient tous les jours des fleurs nouvelles dessus la lettre du roi, et toutes les fois qu'ils passoient devant ce lieu royal, ils faisoient de profondes révérences. Ce respect ne doit point paraître extraordinaire. Tous les vieux courtisans de mon jeune temps saluoient le lit du roi, en entrant dans la chambre, et la nef. Quelques dames de la vieille cour les saluent encore.
La fièvre quarte qui survint au roi le jour de leur entrée fut cause que l'audience qu'ils devoient avoir le 14 fut différée.