Je me suis trouvé une fois en pareille rencontre, sçavoir d'un boucher, qui, voyant que cette femme pleuroit et se deconfortoit, voulut se mesler de luy donner quelque consolation, luy disant: mamie, malheureux sont les personnes qui ont affaires à tels affronteurs, car j'en suis logé aussi bien que vous à la levrette[9], et attrappé comme un renard[10]; c'est pourquoy vous ne vous devez tant affliger, car vos pleurs vous ferons pas plutost payer. Il se rencontra là un marchand de draps qui avoit sa part aussi bien que ces deux au gasteau, lequel, prenant la parole, dit au boucher: nous nous devons bien plus affliger, elle et moy, que vous; lors le boucher, respondant, dit: pourquoy? pour ce, dit le marchand, que si vous avez livré à M. tel des bœufs, des moutons et des veaux qui sont mangez, au moins vous a-il laissé les peaux et le reste pour maintenant en faire vostre profit, et nous n'avons rien, elle et moy, qui nous puisse d'oresnavant profiter. Ne voyla pas une belle consolation que se donnèrent ces trois personnes.
Or je dis que pour ne point tomber d'un si haut mal, il faut avec soin vivre avec ordre, et bon mesnage desormais; c'est pourquoy la plus part des grands, par exemple, doivent mettre une bonne reigle en leurs maisons; mais comme tous ne peuvent pas songer ny gouverner comme il faut un mesnage, et que même il n'est pas bien seant à leur condition de se mesler de la diversité de leur table, considerons premierement qu'il est bon d'avoir un homme fidèle et bien experimenté en l'œconomie, qu'il soit absolument et du tout chef d'hostel[11], et par dessus tous les autres domestiques, et qui ne rende compte qu'au seigneur de la maison de qui il a reçeu l'ordre de commander: prenant soin qu'il ne s'y passe point d'amourettes qu'elles ne soient cogneuës pour bonne du seigneur et de la dame, pour autant que sous telles amitiez, il se fait ordinairement d'estranges droleries, qui bien souvent passent pour scandaleuses et de nul effet; aussi est-ce le point principal, à quoy le maistre d'hostel doit prendre garde, car il y va de l'interest et de l'honneur pour son seigneur, et le maistre d'hostel doit tous les soirs prendre advis avec les officiers de cuisine, et de faire rendre compte de la despence du jour, pour puis après en rendre compte à son seigneur devant ses domestiques, et sans passion[12].
Il me souvient en passant d'une maison ou j'estois autrefois, laquelle estoit toute remplie d'amourettes, que le plus petit jusques au plus grand estoit entaché de cette furieuse maladie; et pour vous dire la verité, je n'ay jamais vu gens si prompts et charitables à se secourir les uns les autres en ce sujet, que je puis dire qu'il n'y a point de religion ou l'on pratique plus cette saincte œuvre, tant recommandée en un meilleur sujet qu'en cette folie; car tel aymoit telle, qui croyoit que ce fust par le moyen de telle ou tel qu'il falloit l'avoir en amitié, et pour ainsi ils n'osoient ou ne pouvoient s'accuser les uns les autres. Ainsi bien souvent le maistre d'hostel excusoit le cuisinier et le sommelier, car lorsque Monsieur disoit que rien n'estoit cuit ou bon, ou que la viande sentoit le reland[13], ou que tout estoit trop salé, le maistre d'hostel, qui sçavoit la cause d'où provenoit toutes ses deffectuositez, ne disoit pas que c'estoit l'amour du cuisinier qui rendoit ainsi les viandes mal apprestées, mais au contraire faisoit ses excuses envers Monsieur, disant que c'estoit le temps qui en estoit la cause, ou que le cuisinier se portoit mal, que le bois estoit vert, que par malheur il estoit arrivé que le pot s'estoit cassé en voulant dresser le potage, qui faisoit que le bouillon n'estoit pas si bon qu'il devoit estre, d'autant que la graisse estoit perduë, tant y a que toutes les meilleures excuses qu'il pouvoit trouver pour le cuisinier, il le faisoit, afin que reciproquement le cuisinier excusat ses deffauts envers son seigneur, et pour ne pas luy reveler que le maistre d'hostel se promenoit tous les jours avec sa maistresse, ou bien qu'il s'estoit fait une bonne collation aux depens du seigneur.
Cependant que la fille de chambre carressoit le valet de mesme condition, que le cocher avec une semblable à luy, que les chevaux, mal pensez, n'estoient pas le plus souvent visitez de l'escuyer, qui, pour s'en rapporter au pallefrenier, passoit legerement par dessus la sujection de sa charge, ayant d'autres affaires plus pressantes en ville que celle-là. Cependant il donne ou fait donner tout ce qu'il faut, sans regarder les parties du charon et du mareschal, et mesme se fait aymer du cocher, afin qu'il ne parle pas du lieu où il a mené monsieur l'escuyer; que s'il tarde trop, il s'excuse sur c'est cecy ou cela qui en est cause; enfin il dit tout ce qu'il veut, hormis la forte amitié qu'il porte à une telle, qui enfin voit et sent son ventre enfler, pour laquelle cause l'un s'en va, et l'autre prend Guillot pour mary, l'autre prend Perette pour femme; un autre est en fuite pour l'enfant que l'on luy vouloit donner; l'autre plaide par devant l'official[14] et jure qu'il n'a jamais fait cela à la quidante qui veut couvrir son honneur du manteau du mariage; bref c'est un passe-temps que de voir un tel mesnage en une maison.
Les créanciers, d'autre part, demeurent sans estre payez, car le seigneur dit que pour luy il ne doit rien; le maistre d'hostel dit qu'il donnoit l'argent au cuisinier; le gentilhomme[15] dit que c'est le cocher qui fait trop de despence quand on le reprend sur le controle (car tels gens bien souvent ruine la maison). Tout se sçay; alors tout ce que peut faire un seigneur est de faire maison neufve, et en cas ce à bien de la peine; car bien souvent on prend des personnes qui volle sans avoir des aisles, ce qui n'est pas plaisant ny agréable; voila pourquoy ceux qui veulent bien ordonner leur maison doivent premierement considérer leurs revenus, et ce qu'il faut aux serviteurs tant à gages qu'à entretenir, et sur ce faire compte du reste: choisir des gens qui soient de bonne vie et sans reproche, et faire ellection d'un maistre d'hostel à qui donnant l'ordre, luy declare son goust, son revenu, ce qu'il veut despendre par an, ou par jour, pour sa table ordinaire, et tant pour l'extraordinaire[16]; tant pour ses habits, tant pour ses plaisirs, tant pour les gages de ses serviteurs, chacun selon son rang; et afin d'estre bien servy, il ne faut regarder à dix escus, plus ou moins, quand l'on cognoist un bon et fidel serviteur. Que tous maistres faisans cecy se resjouyssent gaillardement avec leurs femmes, qu'ils soient d'accord de tout ce que veut l'un et l'autre, car c'est ce qui fait le bon ordre de la maison entre les serviteurs; pour ce que s'il y a de la dissention entre l'homme et la femme, l'un dit je suis à Monsieur et l'autre dit je suis à Madame, cependant tout demeure à faire, et rien ne se fait qu'avec dispute bien souvent.
Or comme l'homme et la femme sont unis par le sainct mariage, et que Dieu les bénit, il faut donc s'aymer puisque Dieu le veut ainsi, et principalement les gens de condition; il faut que l'homme considère que la femme est sa chair, et la femme cognoisse que son origine est de retourner à sa source; avec ce conseil de l'Evangile, qu'il faut quitter père et mère pour suivre son mary, c'est un commandement de Dieu, et que si tant est que la femme soit douée d'un esprit plus fort que son mary, il faut qu'elle l'attire à soy par mignardise, et par ainsi luy oster toute occasion de fascherie; comme si un vouloit tout perdre, sans vouloir toutesfois rien laisser. Je jure, et il est vray qu'il n'y a point d'homme qui ne se laisse facilement persuader par sa femme, quand il est par elle traitté doucement. L'homme semblablement peut beaucoup sur la femme et luy sert d'un grand soutien, et semblable à un cocher resistant contre les tempetes qui taschent de bouleverser un bon mesnage; cela fut dernierement approuvé par une dame, laquelle voyant sa fille veufve lui dit ces paroles: il est vray, ma fille, que vous vous devez à bon droict affliger, puisque vous avez perdu la plus belle fleur qui faisoit l'ornement de vostre bouquet.
Quand l'homme voit quelque défaut provenir du costé de la femme, il doit aussi, avec une douceur capable de remède, luy remonstrer ses manquemens, et luy commander avec une authorité mediocre et la prier de mieux faire à l'advenir, et que ce soit sans se fascher; et en ce point le mary est plus que le père et la mère d'icelle, puisque nous oyons dire ordinairement par les belles mères à leurs filles: c'est vostre mary, vous estes en sa puissance, faites ce qu'il vous dira. De mesme le mary peut dire telles raisons à son beau père, à sa belle mère.
Sçachez sur toutes choses, que pour faire un bon mesnage il est nécessaire que l'homme et la femme couchent souvent ensemble, et qu'ils prient Dieu, ainsi que fit jadis Tobie, qu'il luy plaise leur envoyer des enfans: car par le bonheur d'un enfant, la paix se trouve ordinairement entre le père et la mère. Et d'autant que je sçay qu'il y a des personnes qui destournent et empeschent l'homme, par je ne sçay quel desdain, d'approcher de la femme, je dis qu'il faut chasser et aneantir tel personne, puisqu'ils se font maistre du mal qui en peut arriver par après.
Or, puisque la charité commande d'aymer son prochain comme soy mesme, l'homme doit donc aymer sa femme plus que tout autre chose qui soit au monde, d'autant qu'il l'a joincte avec luy pour fructifier et remplir la terre d'une semence qui soit agréable à Dieu; cela estant, tout ira bien. Esgayez donc vos esprits au cours et à la promenade, tandis que je donneray l'ordre à vostre maistre d'hostel, comme vous voulez estre servis, selon tel somme par jour, et ce que vous desirez qu'il vous soit servy, avec l'instruction par laquelle vous voulez qu'il se comporte en vostre maison, afin de vous oster de peine et de tracas.