Je veulx en premier lieu que sans suivre la trace
(Comme font quelques uns) d'un Pindare et Horace,
Et sans vouloir comme eux voler si haultement,
Ton simple naturel tu suives seulement.
Ce procès tant mené, et qui encore dure,
Lequel des deux vault mieulx, ou l'art, ou la nature,
En matière de vers à la court est vuidé:
Car il suffit icy que tu soyes guidé
Par le seul naturel, sans art et sans doctrine,
Fors cet art qui apprend à faire bonne mine;
Car un petit sonnet, qui n'ha rien que le son,
Un dixain à propos, ou bien une chanson,
Un rondeau bien troussé, avec une ballade
(Du temps qu'elle couroit[202]), vaut mieux qu'une Iliade.
Laisse-moy donques là ces Latins et Gregeoys
Qui ne servent de rien au poëte françois,
Et soit la seule court ton Virgile et Homère,
Puis qu'elle est (comme on dict) des bons esprits la mère.
La court te fournira d'arguments suffisants,
Et seras estimé entre les mieulx disants,
Non comme ces resveurs qui rougissent de honte,
Fors entre les sçavants des quelz on ne fait compte.
Or, si les grands seigneurs tu veulx gratifier,
Arguments[203] à propoz il te fault espier.
Comme quelque victoire, ou quelque ville prise,
Quelque nopce, ou festin, ou bien quelque entreprise
De masque, ou de tournoy: avoir force desseings,
Des quelz à ceste fin tes coffres seront pleins.
Je veulx qu'aux grands seigneurs tu donnes des devises[204]
Je veulx que les chansons en musique soient mises;
Et à fin que les grands parlent souvent de toy,
Je veulx que l'on les chante en la chambre du roy.
Un sonnet à propoz, un petit épigramme
En faveur d'un grand prince ou de quelque grand'dame,
Ne sera pas mauvais; mais garde-toy d'user
De mots durs ou nouveaulx qui puissent amuser
Tant soit peu le lisant: car la doulceur du stile
Fait que l'indocte vers aux oreilles distille,
Et ne fault s'enquerir s'il est bien ou mal fait,
Car le vers plus coulant est le vers plus parfaict.
Quelque nouveau poëte à la court se presente:
Je veulx qu'à l'aborder finement on le tente;
Car s'il est ignorant, tu sçauras bien choisir
Lieu et temps à propoz pour en donner plaisir;
Tu produiras partout ceste beste, et en somme
Aux despens d'un tel sot tu seras galland homme.
S'il est homme sçavant, il te fault dextrement
Le mener par le nez, le loüer sobrement,
Et d'un petit soubriz et branlement de teste
Devant les grands seigneurs luy faire quelque feste,
Le presenter au roy, et dire qu'il fait bien
Et qu'il a mérité qu'on luy face du bien.
Ainsi, tenant tousjours ce pauvre homme soubz bride,
Tu te feras valoir en luy servant de guide;
Et, combien que tu sois d'envie époinçonné,
Tu ne seras pour tel toutefois soubsonné.
Je te veulx enseigner un aultre poinct notable,
Pour ce que de la court l'eschole c'est la table[205];
Si tu veulx promptement en honneur parvenir,
C'est où plus saigement il te fault maintenir.
Il fault avoir tousjours le petit mot pour rire;
Il fault des lieux communs qu'à tout propoz on tire
Passer ce qu'on ne sçait, et se montrer sçavant
En ce que l'on ha leu deux ou trois soirs devant.
Mais qui des grands seigneurs veult acquerir la grace
Il ne fault que les vers seulement il embrasse,
Il fault d'aultres propoz son stile déguiser,
Et ne leur fault tousjours des lettres deviser.
Bref, pour estre en cest art des premiers de ton age,
Si tu veulx finement joüer ton personnage,
Entre les courtisans du sçavant tu feras,
Et entre les sçavants courtisan tu seras.
Pour ce te fault choisir matière convenable
Qui rende son autheur aux lecteurs agreable,
Et qui de leur plaisir t'apporte quelque fruict.
Encores pourras tu faire courir le bruit
Que, si tu n'en avois commandement du prince,
Tu ne l'exposerois aux yeulx de ta province,
Ains te contenterois de le tenir secret,
Car ce que tu en fais est à ton grand regret.
Et, à la verité, la ruse coustumière,
Et la meilleure, c'est ne rien mettre en lumière,
Ains, jugeant librement des œuvres d'un chacun,
Ne se rendre subject au jugement d'aulcun,
De peur que quelque fol te rende la pareille,
S'il gaigne comme toy des grands princes l'oreille.
Tel estoit de son temps le premier estimé,
Duquel si on eust leu quelque ouvraige imprimé,
Il eust renouvelé peut-estre la risée
De la montaigne enceinte; et sa Muse prisée
Si hault auparavant eust perdu (comme on dict)
La reputation qu'on luy donne à credit.