Retien donques ce point, et si tu m'en veulx croire,
Au jugement commun ne hasarde ta gloire;
Mais, saige, sois content du jugement de ceulx
Lesquelz trouvent tout bon, auxquelz plaire tu veux,
Qui peuvent t'avancer en estats et offices,
Qui te peuvent donner les riches benefices,
Non ce vent populaire et ce frivole bruit
Qui de beaucoup de peine apporte peu de fruict.
Ce faisant, tu tiendras le lieu d'un Aristarque,
Et entre les sçavants seras comme un monarque.
Tu seras bien venu entre les grands seigneurs,
Des quelz tu recevras les biens et les honneurs,
Et non la pauvreté, des Muses l'héritage,
Laquelle est à ceulx-là reservée en partage,
Qui, dedaignant la court, facheux et malplaisans,
Pour allonger leur gloire accourcissent leurs ans.

Fin.

Comment se faisoit une éducation au XVIe siècle

(Fragment des Mémoires de M. de Mesmes)[206].


I

Mon père[207] me donna pour précepteur J. Maludan, Limosin, disciple de Dorat[208], homme savant, choisi pour sa vie innocente et d'âge convenable à conduire ma jeunesse jusques à temps que je me sçusse gouverner moi-même, comme il fit; car il avança tellement ses études par veilles et travaux incroyables, qu'il alla toujours aussi avant devant moi comme il étoit requis pour m'enseigner, et ne sortit de sa charge sinon lorsque j'entrai en office. Avec lui, et mon puiné, J.-J. Mesmes, je fus mis au collége de Bourgogne dès l'an 1542[209] en la troisième classe; puis je fis un an, peu moins, de la première. Mon père disoit qu'en cette nourriture du collége il avoit eu deux regards: l'un à la conservation de la jeunesse gaie et innocente; l'autre à la scholastique, pour nous faire oublier les mignardises de la maison, et comme pour dégorger en eau courante. Je trouve que ces dix-huit mois au collége me firent assez bien. J'appris à répéter, disputer et haranguer en public, pris connoissance d'honnêtes enfans dont aucuns vivent aujourd'hui; appris la vie frugale de la scholarité, et à régler mes heures; tellement que, sortant de là, je récitai en public plusieurs vers latins et deux mille vers grecs faits selon l'âge, récitai Homère par cœur d'un bout à l'autre. Qui fut cause après cela que j'étois bien vu par les premiers hommes du temps, et mon précepteur me menoit quelquefois chez Lazarus Baïfus[210], Tusanus[211], Strazellius, Castellanus[212] et Danésius[213], avec honneur et progrès aux lettres. L'an 1545, je fus envoyé à Tolose[214] pour étudier en lois avec mon précepteur et mon frère, sous la conduite d'un vieil gentilhomme tout blanc, qui avoit longtemps voyagé par le monde. Nous fûmes trois ans auditeurs en plus étroite vie et pénibles études que ceux de maintenant ne voudroient supporter. Nous étions debout à quatre heures[215], et ayant prié Dieu, allions à cinq heures aux études, nos gros livres sous le bras, nos écritoires et nos chandeliers à la main. Nous oyions toutes les lectures[216] jusqu'à dix heures sonnées, sans nulle intermission; puis venions dîner après avoir en hâte conféré demi-heure sur ce qu'avions écrit de lectures[217]. Après dîner nous lisions, par forme de jeu, Sophocles ou Aristophanus ou Euripides et quelque fois Demosthènes, Cicero, Virgilius, Horatius[218]. A une heure aux études; à cinq, au logis[219], à répéter et voir dans nos livres les lieux allégués, jusqu'après six. Puis nous soupions et lisions en grec ou en latin. Les fêtes, à la grande messe et vêpres. Au reste du jour, un peu de musique et de pourmenoir. Quelque fois nous allions dîner chez nos amis paternels, qui nous invitoient plus souvent qu'on ne nous y vouloit mener. Le reste du jour aux livres; et avions ordinaire avec nous Hadrianus Turnebus[220], Dionysius Lambinus[221], Honoretus Castellanus, depuis médecin du roi; et Simon Thomas, lors très-savant médecin. Au bout de deux ans et demy nous leumes en public demy an à l'école des Institutes; puis nous eûmes nos heures pour lire aux grandes écoles et leumes les autres trois ans entiers, pendant lesquels nous fréquentions aux fêtes les disputes publiques, et je n'en laissai guère passer sans quelque essai de mes débiles forces. En fin des bancs, tînmes conclusions publiques par deux fois, la première, chacun une, après deux heures; la seconde trois jours entiers, et seuls avec grande célébrité; encore que mon âge me défendît d'y apporter autant de suffisance que de confidence..... Après cela, et nos degrés pris de docteurs en droit civil et canon, nous prîmes le chemin pour retourner à la maison; passâmes à Avignon pour voir Æmilius Ferratus[222] qui lors lisoit avec plus d'apparat et de réputation que lecteur de son temps. Nous le saluâmes le soir de l'arrivée, et il lui sembla bon que je leusse en son lieu, lendemain matin, jour de saint François, et que de foy prenant la loi où il étoit demouré le jour précédent. Il y assista lui-même avec toute l'escole, et témoigna à mon père par lettres latines de sa main qu'il n'y avoit pas pris déplaisir. Ce même fut à Orléans.....