Qui sçait de ses grands biens faire un parfait usage
Est magnifique en equipage,
Fait tout avec profusion,
Tâche à donner souvent bal ou colation;
Que s'il peut engager en quelque promenade
L'objet dont les beaux yeux l'ont sçû rendre malade,
Son carrosse attelé de six chevaux de pris
Fait trembler sous ses pas le pavé de Paris;
Il se met en campagne, et, sans reprendre haleine,
En d'agréables lieux il conduit l'inhumaine.
Là l'aimable musique et les mets delicats,
Par des soins diligens, ont devancé leurs pas.
Cependant, ce train magnifique,
Tous ces mets delicats, cette aimable musique,
Ce qui devance ou ce qui suit,
Et qui gagne le cœur des plus indifferentes,
Ce n'est que de l'argent traduit
En cent manières differentes.

«En effet, poursuivit le louis, recevoir ou donner de l'argent est une chose également honteuse; même après l'avoir donné, quelques-uns tâchent de le ratraper. Une dame de ma connoissance en usa de cette sorte assez plaisamment, il y a quelque temps. Après avoir fait un present considerable à son amant, elle le pria, à deux jours de là, de lui prêter tout ce qu'il auroit d'argent en son pouvoir pour une affaire de consequence qui lui étoit survenue.

Le cavalier, surpris d'entendre ces paroles,
De sa mourante bourse arracha ses pistoles,
Et, confus autant qu'interdit,
Les croyant prêter, les rendit.

«Toutes fois, continua le quadruple, si tu voulois être entierement satisfait, il te faudroit parler à tous ceux que tu viens de remettre dans ta bourse. Quand nous sommes seuls, comme je suis presentement, nous ne sommes pas propres à grand-chose ni ne sommes point d'un fort grand entretien. Cependant, beaucoup de nous ensemble faisons tous les jours des choses incroyables; et c'est en grande compagnie que nous avons contribué au gain de plusieurs batailles, à la prise de plusieurs villes imprenables, et à mille conquêtes amoureuses.» Il m'avertit même de bonne foi que, le plus souvent, la vertu des gens ordinaires n'alloit que du plus au moins[304];

Que leur grand nombre avait des charmes si puissans,
Que souvent la plus prude, et que le plus habile,
Qui peut resister à deux cens,
Se laisse emporter à deux mille.

«Je croi fort aisément ce que tu dis, lui repondis-je; mais, quoi qu'il en soit, j'aime mieux ne m'engager en conversation qu'avec toi seul, de peur d'embrouiller la chose.—Tu n'as pas tant de tort, me dit-il; si nous étions plus de deux, nous voudrions peut-être parler tous à la fois, comme font assez ordinairement les hommes quand ils se trouvent plusieurs ensemble. Ecoute-moi donc tout seul, je t'en conjure, et sois persuadé que je te ferai sçavoir des choses assez curieuses. Comme je suis d'un or le plus ancien qu'on puisse trouver, je pourrai te conter mes aventures: car, afin que tu ne t'y trompes pas, j'ai conservé le même sens et la même intelligence que j'ai présentement, dans toutes les formes differentes sous lesquelles j'ai paru. Je fus tiré de la mine sous le règne du dernier Darius, et j'ai vû tout le bouleversement de ce grand empire. Cependant, sans te rien dire de toute la suite de l'histoire, dont je te fais grâce et que je te pourrois conter ici s'il m'en prenoit fantaisie, il me suffira de t'apprendre qu'en ce temps-là je portai la figure du conquerant qui renversa le trône des Perses; et je me contenterai de te faire sçavoir, en passant, quelque chose des amours de ce siècle-là, qui étoient tout à fait differentes de celles de celui-ci. Les langueurs, les plaintes et les desespoirs n'étoient point en usage parmi les courtisans de ce grand prince. Comme c'étoient tous gens accoutumez à de promptes et grandes expeditions, ils avançoient bien plus en un jour qu'on ne fait maintenant en une année. Pour te confirmer en cette verité, souviens-toi de la reine des Amazones.

Rappelle un peu dans ta memoire
De Talestris la memorable histoire,
Qui, pour se delivrer de ce mortel ennui
Qu'on a toujours de trop attendre,
Arriva le matin dans le camp d'Alexandre
Et coucha le soir avec lui.
Mais depuis est venu le règne des fleurettes[305],
Veritable chicane en matière d'amour:
L'on ne fait qu'en dix ans ce qu'on fit en un jour.
Encore, dans ces amourettes
Où l'on se brûle à petit feu,
Si l'on trouve jamais ou coquette ou cruelle,
Ce n'est qu'un pitoyable jeu,
Et tout se passe en bagatelle[306].

«Mais, pour te conter par ordre mes aventures, il faut que je te die que, long-temps après la mort d'Alexandre je tombai entre les mains d'un avare qui, ne se contentant pas de m'enfermer avec plusieurs de mes compagnons, il nous enterra, ce miserable, dans les fondemens d'une vieille tour, et mourut enfin sans s'être servi de son argent ni sans l'avoir enseigné. Nous demeurâmes là plusieurs siècles, jusqu'à ce qu'on nous deterra par hazard, en creusant pour avoir les pierres des murailles sous les quelles nous étions. Nous fûmes ainsi de nouveau remis au jour, mais nous n'y fûmes pas plutôt que nous trouvâmes une grande difference dans le monde.

Depuis ce long enterrement,
Le monde avoit changé de forme et de figure:
L'on y parloit differemment;
Tout etoit d'une autre nature.
Nous n'étions même plus à l'usage de tous,
Puisqu'enfin, en sortant de dessous la muraille,
Jusques à la moindre de nous,
Parvint à la grandeur d'antique et de medaille.

«Aussi fûmes-nous recherchez avec soin des curieux, qui nous firent valoir un prix excessif et qui nous montroient comme le plus rare ornement de leurs cabinets. Je pense que je serois encore entre leurs mains, si mon dernier maître, qui se mêloit de chymie, me jugeant d'un or très-pur, ne m'eût voulu multiplier. Je ne sçache point de tourment qu'il ne me fît endurer. Il essaya toutes choses inutilement; il me fit passer plusieurs fois par le feu;