Mais il ne fit que s'y morfondre.
Il eut beau me fondre et refondre,
Le bon homme fut confondu,
Car je ne fus rien que fondu.

«Je ne demeurai pourtant pas longtemps en cet état: je fus donné à un orfévre, qui m'employa à mettre en œuvre plusieurs diamans de prix, et fit une boëte de portrait magnifique. A peine étoit-elle achevée, qu'un jeune Romain l'achetta pour mettre le portrait de sa maîtresse. Au reste, comme l'on ne conte jamais d'histoire pareille à celle-ci sans qu'il soit à propos de se souvenir de quelques vers, il faut que je t'en dise, qui ont été traduits en françois, et que j'entendis reciter à notre cavalier un jour qu'il regardoit le portrait de sa maîtresse et qu'il parloit à soi-même, suivant la louable coutume des amans:

Malgré la rigueur de l'absence,
L'Amour, qui sçait charnier la plus forte douleur,
Vient au secours de ma constance
Et tient ce doux propos dans le fond de mon cœur:
Vis en repos, Tircis; ta divine princesse
Partage en ce moment ta profonde tristesse,
Et, par mille transports secondant tes desirs,
Elle te rend avec tendresse
Et douleur pour douleur et soupirs pour soupirs.
Alors, dans l'excès de ma joye,
Je sens dans mon esprit tant de charmes secrets,
Qu'en quelque rang que je la voye,
J'abandonne mon cœur aux plus hardis souhaits.
Amour, qui prens le soin d'une flamme si belle,
Afin de la rendre immortelle,
A nos cœurs amoureux donne une même loi:
Que je ne vive que pour elle,
Qu'elle ne vive que pour moi!

«Tu jugeras, par ces vers, que c'étoit un simple cavalier qui aimoit une personne fort au-dessus de lui; et je ne l'en dirai pas davantage, car, en matière de digressions comme de folies, les plus courtes sont les meilleures. Aussi, sans m'arrêter à cette histoire, je t'apprendrai que je passai entre les mains d'un autre maître, qui m'employa d'une manière bien differente, quoiqu'au même usage: il me fit servir à cinq ou six portraits en moins de rien, et j'eus le divertissement de voir que tantôt la blonde chassoit la brune, selon que la blonde ou la brune regnoit dans son cœur. J'avois pourtant bien du dépit de ce qu'il en quittoit quelquefois une belle pour une laide, car il ne lui importoit pourvû qu'il changeât. Il ne laissoit pas, après cela, d'avoir des momens bien amoureux; et il me souvient qu'un jour qu'il attendoit sa dernière maîtresse, il dit plusieurs fois d'un air assez languissant, passionnée et chagrin:

Qu'une impatience amoureuse
Est un supplice rigoureux!
Qu'une heure qu'on attend, et qui doit être heureuse,
Cause de momens malheureux!

Quoi! Climène n'est point venue?
Cette ingrate ne m'aime pas;
Qui pourroit l'avoir retenue,
Si l'Amour couduisoit ses pas?

«Enfin, ce galant homme se lassa de celle-ci comme des autres, et, quelque temps après l'avoir quittée, comme il étoit changeant en tout, il fit faire de sa boëte de portrait deux tables de diamans[307]. Nous fûmes ensuite au service d'une dame, qui nous donna bien du plaisir avec ses façons: elle avoit deux galans, dont l'un étoit fort riche et fort sot, mais faisant grande dépense; l'autre étoit bien fait, plein d'esprit et de cœur, mais marchant à fort petit train.

Aussi, pour adoucir cette fière inhumaine,
Ecrire juste et parler bien
Ne lui purent servir de rien.
Il perdit ses pas et sa peine;
Car, par un silence eloquent,
L'autre, sans dire mot, lui comptoit de l'argent.

«Cependant, le règne de cette belle finit en moins de rien. L'un se lassa de souffrir et l'autre de payer, et je fus separé des diamans avec les quels j'avois été depuis longtemps pour être employé à mille usages differens. Je fus tantôt en bague, tantôt en montre, tantôt en chaîne; mais, sur toutes choses, je devins un des plus jolis cachets du monde. Je portai la figure d'un petit Amour qui, au lieu d'avoir son bandeau sur les yeux, l'avoit sur la bouche, et qui, marchant comme à la dérobée, et fort doucement, tenoit une de ses mains devant son flambeau pour en cacher la clarté; ces cinq paroles étoient écrites autour:

Ni le bruit ni l'éclat[308].