«O maître, lui dis-je quand la colère des flots fut apaisée, qui donc vous a appris à vivre tranquillement au milieu des orages?
—Quand on n’a rien à perdre, on n’a rien à sauver, et partant rien à craindre, me répondit mon compagnon de voyage en souriant une fois encore de ce triste sourire que je lui avais déjà vu.
—Mais nous pouvions mille fois perdre la vie! m’écriai-je.
—Bah! reprit-il, il faut bien mourir; qu’importe donc comment on meurt... pourvu qu’on meure!» ajouta-t-il après un moment de silence, mais tout bas et comme quelqu’un qui se parlerait à lui-même et oublierait qu’on peut l’entendre.
«Assurément, pensai-je, mon bon ami a dans le fond du cœur un grand chagrin qu’il me cache;» et j’allais, au risque d’être indiscret, le supplier de me raconter ses peines comme je lui avais raconté les miennes, et de se plaindre un peu à son tour, quand, reprenant tout d’un coup la conversation où il l’avait laissée:
«Tiendriez-vous donc maintenant à la vie, me dit-il, vous qui tout à l’heure encore pensiez à vous l’ôter?
—Hélas! lui dis-je, monsieur, j’en conviens, depuis que vous m’avez fait espérer qu’il pouvait y avoir un coin de terre où l’on ne me rirait pas au nez en me regardant, le courage m’est revenu, et je crois bien que je ne serais pas fâché de vivre encore un peu, ne fût-ce que par curiosité. Ai-je tort?
—Mon Dieu non,» me répondit-il.
XII
L’île Heureuse.