«Parbleu! s’écria mon guide quand nous eûmes mis pied à terre et que nous nous fûmes un peu secoués pour nous sécher, c’est inouï comme on vient quelquefois à bout de reculer sans faire un seul pas en arrière! voilà un coin de terre qui devrait être à cinq cents lieues derrière nous.»

Et comme je lui demandais où nous étions:

«Cette île est l’île Heureuse, reprit-il; son nom ne se trouve, que je sache, sur aucune carte, et elle n’est guère connue; mais en somme elle mérite de l’être, et pour un Pingouin de votre âge, un séjour de quelques heures dans ce pays peut n’être pas sans profit. Si donc vous le voulez, nous irons plus avant dans les terres.

—Si je le veux!» m’écriai-je.

Et déjà je baisais avec transport l’île fortunée qui avait pu mériter un si beau nom.

«Là, là, calmez-vous, me dit mon guide; ceci n’est encore ni le Pérou, ni le paradis des Pingouins; vous laisserez-vous donc toujours prendre à l’étiquette du sac?

«L’île Heureuse n’a été ainsi nommée que parce que ses habitants apportent tous en naissant une si furieuse envie d’être heureux, que leur vie tout entière se passe à essayer de satisfaire cette envie; si bien qu’ils se donnent plus de mal pour atteindre leur chimère qu’il ne saurait leur en coûter jamais pour être tout bonnement malheureux comme doit l’être et comme consent à l’être toute créature qui a tant soit peu d’expérience et de sens commun.

«Ces dignes insulaires ne peuvent pas se persuader qu’il est bon que dans le monde il y ait toujours quelque chose qui aille de travers, que le bien de tous se compose du mal de chacun, que, quoi qu’on fasse, on n’est jamais heureux qu’à ses propres dépens, et qu’enfin, s’il y a des heures heureuses, il n’y a pas de jours heureux.

«Comment, diable, des Animaux bien constitués, au moins en apparence, peuvent-ils s’imaginer qu’il y a place pour ce qu’il leur plaît d’appeler le bonheur entre le commencement et la fin d’une chose aussi facile à troubler que la vie?

«En vérité, tous ces braves gens qui, avec les meilleures intentions du monde, suent sang et eau pour ne rien faire, ne feraient-ils pas mieux de demeurer tranquilles en leur peau, comme l’a dit un sage?