«Que je suis malheureux! s’écriait-il; que je suis malheureux!»
Et il poussait de si profonds soupirs, que je courus à lui les larmes aux yeux.
«Pour Dieu! qu’avez-vous, mon bien cher ami? lui dis-je.
—Ce que j’ai? me répondit-il; et il me montrait sur l’autre rive un groupe de Canards musqués qui barbotaient avec beaucoup de fatuité autour d’une des plus belles Oies frisées que j’aie vues de ma vie. Ce que j’ai?... Je n’ai rien, sinon que j’ai aimé comme un fou cette dame que tu aperçois là-bas, et elle m’aimait aussi!!! mais hélas! un jour elle disparut. Jusqu’à présent j’avais eu le bonheur de la croire morte, et n’avais cessé de la pleurer; aussi n’ai-je pas été maître de mon émotion en la retrouvant ici dans cette sotte île, et en la voyant prodiguer ses faveurs à ces petits imbéciles de Canards musqués qui l’entourent.
—Consolez-vous, lui dis-je, ou du moins cherchez à vous consoler.
—Chercher à se consoler, me répondit-il en relevant la tête, c’est n’avoir point la patience d’attendre l’indifférence. On ne se console pas, on oublie. J’oublierai.»
Et s’étant couvert de ses ailes comme d’un sombre nuage, il se dirigea vers la mer, où nous arrivâmes sans qu’il eût prononcé un seul mot ni jeté un regard en arrière.
«Amour redoutable, pensai-je, faut-il donc croire tout le mal qu’on dit de toi? Comment cette Oie frisée a-t-elle pu tromper ce bon Oiseau? Qui m’assure que celle que j’aime?...»
Mais à quoi bon vous dire cela, cher lecteur?
XIII